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Prsentation de l'ouvrage TIRAILLEURS SENEGALAIS Tmoignages pistolaires 1914-1919 - Mercredi 11 Mars 2015
Pierre ROSIERE-Mamadou KONE-Cyr DESCAMPS prsenteront l'ouvrage l'Institut Franais 18h30
Prsentation du livre les Garnisons de Gore - Lundi 5 Mai 2014
19 heures l'Institut franais de Dakar (89, rue Joseph Gomis) prsentation du livre "Les Garnisons de Gore" de Maurice MAILLAT.
Message de Stephen Grant, membre d'honneur de l'AAMHIS - mardi 18 fvrier 2014
Livres sur Strickland, consul amricain Gore Lien : http://www.youtube.com/watch?v=M-wrBKbOSF8

Blaise DIAGNE

 

Un nouveau texte de Maurice Maillat mis en ligne


Né le 15 septembre 1913, Maurice Maillat entre en apprentissage dès l’âge de 13 ans et complète sa formation par des cours du soir et des études par correspondance. Sa « vocation coloniale » provient de ses lectures. Engagé volontaire, il débarque à Dakar en 1934, affecté au 6e Régiment d’Artillerie Coloniale. A la fin de ses obligations militaires, il poursuit une carrière outre-mer d’abord à la CFAO puis, à partir de 1937, aux Chemins de Fer de l’AOF où il franchira tous les échelons - de sous-chef de gare stagiaire à Inspecteur des Chemins de Fer d’Outre-Mer - quand il prend sa retraite en 1962. Carrière interrompue par sa mobilisation en 1939-1940, où il a rejoint le 6e RAC. Il s’est marié en 1938 avec Anne-Hermyne Lecorre, née à Gorée d’une famille établie depuis 1804 en Afrique occidentale, mère de ses trois enfants.

Rentré en France en 1962, il occupe un poste de contractuel dans différents ministères (Rapatriés, Primature, Santé) et prend une retraite définitive en 1970. Dès lors, il s’adonne à des recherches historiques, fréquentant assidûment les archives et faisant plusieurs séjours au Sénégal, le dernier en 1983. Il est décédé le 26 août 2005, laissant plusieurs manuscrits représentant des centaines de pages dactylographiées, mais aucune publication.

Son fils Alain a confié ces archives à Françoise et Cyr Descamps ; aidés pour l’illustration par Pierre Rosière, ceux-ci ont publié en 2013 un premier ouvrage intitulé Les Garnisons de Gorée. Puis ils ont saisi un volumineux tapuscrit intitulé Gorée Phénix des Tropiques qui aborde tous les aspects historiques et culturels de cette île. Cinq ouvrages peuvent être imprimés – ou mis en ligne – dont les titres seront Gorée au fil du temps, Gorée la Négrière, Gorée la Signare, Gorée la Traitante et Gorée la Française.

Sur le site <aamhis.org> de l’Association des Amis du Musée Historique du Sénégal, un chapitre du dernier volume, consacré au Chevalier de Boufflers, le plus illustre des gouverneurs qui ont séjourné à Gorée, est déjà en ligne.

Pour marquer l’ouverture de l’Aéroport International Blaise Diagne (AIBD) le 7 décembre 2017, un second chapitre de ce volume, consacré à Blaise Diagne (1872-1934), premier député noir du Sénégal, est mis en ligne ce jour (rubrique Documents / Articles).

Nous vous invitons à en prendre connaissance.


Extrait de GOREE, PHOENIX DES TROPIQUES, manuscrit inédit de Maurice MAILLAT (1978)


BLAISE DIAGNE

Le plus illustre des enfants de Gorée

Pour le touriste qui de nos jours visite Dakar, il va passer par une grande artère, l’avenue Blaise Diagne. Lorsqu’il passe devant le cimetière musulman, en dehors de celui-ci, près de l’entrée, une tombe entourée d’une enceinte et surmontée d’un buste, une plaque rappelle le souvenir de celui qui y repose pour l’éternité.

Comme il se doit, notre touriste va visiter l’île de Gorée, la chaloupe qui va l’y amener s’appelle Blaise Diagne. Une fois débarqué, il va peu après passer devant un autre buste, celui de Blaise Diagne, l’enfant de l’île. Ces deux plaques indiquent qu’il fut député du Sénégal sous la IIIe République de 1914 à 1934, Haut Commissaire de la République pour les Troupes Noires durant la première Guerre Mondiale et Sous-Secrétaire d’État aux Colonies en 1931.

Enfant de Gorée, il sera le premier député de race noire du Sénégal et certainement le plus grand homme politique qu’ai connu ce pays avant son indépendance : il ouvrira la voie aux Lamine Gueye et Senghor.

Je ne l’ai pas connu personnellement, je suis arrivé en Afrique en octobre 1934, Blaise Diagne était décédé depuis quelques mois, il est mort à Cambo-les-Bains (Basses Pyrénées) le 11 mai 1934, âgé de 61 ans. Je le connaissais par la presse, par les conversations que j’avais eues avec des coloniaux, dont peu lui étaient favorables - il faut le dire - le jugeant d’une manière générale « anti-blanc ».

Au Sénégal on en parlait évidemment beaucoup ; pour la plupart des Africains, c’était un grand homme, mais parmi eux, il avait également des adversaires politiques, car au Sénégal on a toujours fait énormément de politique et pas souvent dans le bon sens.

Ce sera surtout dans le milieu « fonctionnaire » que j’entendrai parler de lui par la suite ; d’une manière générale, il était peu aimé dans le milieu fonctionnaire européen, mais il faut se placer dans le contexte de l’époque.

* **

Au Sénégal, il y avait alors des Européens qui tenaient tout en mains dans l’administration, le commerce et l’armée. Les autochtones se divisaient en deux catégories :

- Les « originaires » – sous-entendu originaires des Quatre Communes de plein exercice, c’est-à-dire Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar. Le fait de naître dans l’une de ces communes donnait aux hommes la citoyenneté française de plein droit, avec droit de vote, satisfaction aux obligations militaires et en principe les mêmes droits qu’aux citoyens en métropole ; je dis en principe car dans la réalité ce n’était pas tout à fait la même chose.

- Ensuite les « sujets français » c’est à dire tous les autres nés au Sénégal mais en dehors des Quatre Communes ; ces derniers n’étaient pas électeurs, n’étaient pas obligatoirement soumis au service militaire : on recrutait dans les villes et villages de l’intérieur le nombre d’individus nécessaires pour garnir les effectifs prévus ; lorsque ce nombre était atteint, les autres classés dans la 2e portion demeuraient dans leurs foyers et ne pouvaient être requis qu’en cas de besoin et en principe comme travailleurs, ce qui se fera en 1939-1945.

Il y avait donc au Sénégal deux communautés bien distinctes, la blanche et la noire, lesquelles, si elles entretenaient dans l’ensemble de bons rapports, se fréquentaient peu et ne se voyaient que dans le service ou le travail ; ensuite chacun rentrait chez soi.

Le Blanc qui occupait toujours des fonctions de direction ou de commandement se sentait « supérieur » au Noir, auquel on ne pouvait confier que des besognes subalternes.

L’enseignement pour le Noir était réduit à l’enseignement élémentaire ; certes il y avait des collèges où les Noirs étaient admis, notamment les fils de « citoyens », mais dans l’ensemble peu, et davantage dans les écoles professionnelles.

Il y avait une École de Médecine où l’on formait des médecins africains, lesquels n’étaient pas docteurs en médecine, et qui rendirent d’ailleurs les plus grands services dans l’ensemble.

Il y avait aussi une École de sages-femmes, infirmiers et infirmières, une École Normales pour les futurs instituteurs, toutes ces écoles à Dakar (qui recevaient d’ailleurs des élèves des autres territoires de l’Afrique Occidentale – alors Fédération – sauf l’École Terrasson- de-Fougères de Bamako d’où sortaient les futurs cadres subalternes de l’administration.

Dans l’Armée, quelques officiers africains, les sous-officiers étaient plus nombreux surtout chez les « sujets » classés alors comme « indigènes ».

On trouvait dans l’administration coloniale quelques Africains de grade élevé, mais en fait peu. Ce ne sera qu’après 1945 que les Africains accèderont à des postes de plus haut niveau ; les meilleurs Africains, alors médecins, seront même envoyés en métropole pour y accéder au doctorat. Par contre on notait déjà la présence d’un certain nombre d’avocats.

* **

Revenons à Blaise Diagne ; j’ai dit plus haut qu’il avait des amis et aussi des ennemis : cela se constatera en 1936, lorsque son corps sera selon son désir ramené en terre natale ; Blaise Diagne avait été baptisé, par la suite, il abandonnera toute pratique religieuse et sera même franc-maçon. Les musulmans lui refuseront la sépulture en leur cimetière et des incidents éclateront. Lorsque son cercueil sera descendu du paquebot qui le ramenait de France, les honneurs militaires lui seront rendus sur le quai par une Compagnie du 7e R.T.S., laquelle - la cérémonie terminée - va regagner ses casernements. Pendant ce temps, de violents incidents opposent partisans et adversaires ; police et gendarmerie débordées, il faut que la Compagnie d’honneur se rende en toute hâte sur les lieux pour ramener l’ordre. 

***

De 1946 à 1953, je fus en service en Guinée, et là je devais faire la connaissance du plus jeune des fils de Blaise Diagne, Roland avec lequel je devais nouer de solides liens d’amitié ; de plus il avait été dans son enfance le camarade de jeux de mon épouse, goréenne comme lui.

Il était en poste à Kouroussa, je l’étais à Conakry, mais mes fonctions m’amenaient à effectuer des tournées d’inspection ; il n’était pas question lorsque je passais à Kouroussa de ne pas me rendre chez lui, et lorsqu’il descendait dans la capitale, il en faisait autant chez moi.

Nous devions nous retrouver à Dakar en 1972, tous les deux alors en retraite. Un chercheur américain, le professeur Johnson de l’Université de Santa-Barbara en Californie, en congé sabbatique, faisait alors des recherches dans les archives du Sénégal en vue d’un ouvrage qu’il rédigeait sur Blaise Diagne et mon ami Roland évoquait devant lui le souvenir de son père, dont je profitais évidemment.

Un autre souvenir me rattache aux Diagne : en 1940 l’un de mes cousins, alors élève aspirant et fait prisonnier en Bretagne, s’était évadé et cherchait à gagner la zone libre. Il usa d’une filière qui, à Paris, le conduisit chez Madame Diagne, qui devait l’héberger et lui procurer les papiers nécessaires à son passage de la ligne de démarcation.

Blaise eut trois fils : l’aîné Adolphe finira sa carrière comme médecin général des Armées françaises, le second Raoul, champion international de football, sera ensuite instructeur à l’I.N.S. et mon ami Roland terminera comme chef de District des Chemins de Fer d’Outre- Mer.

Inutile de dire que je revois Roland et les siens chaque fois que je retourne au Sénégal et que pour mes enfants, il est devenu « tonton Roland ».


Un fonctionnaire d’origines modestes

Il est né en l’île de Gorée le 13 octobre 1872 ; le centenaire de sa naissance sera célébré avec éclat au Sénégal en présence de ses enfants.

Son père Niokhor Diagne était domestique, sa mère se nommait Gnagna Preira.

La famille Diagne était originaire du Walo, entre N’Gandj et Baralé, dans la région de Mpal. Son grand-père Samba Youga avait quitté le Walo pour venir s‘installer à Gorée.

La mère de Blaise appartenait à l’ethnie Lébou et était née à Bargny-Guedj dans le quartier Grouille-Dioulancaré ; ses parents s’étaient également installés à Gorée où elle s’était mariée.

C’est à l’école primaire de Gorée, alors tenue par les Frères de Ploërmel, que le jeune Blaise devait se faire remarquer par son intelligence et sa vivacité d’esprit.

L’un des principaux notables, Adolphe Crespin (un mulâtre), s’intéressa à lui et le fit envoyer à l’École des Arts et Métiers d’Aix en Provence mais, pour des motifs de santé, le jeune Blaise s’orienta vers les humanités. Il revint au Sénégal avant de les avoir terminées ; il continua au Lycée de Saint-Louis de brillantes études secondaires.

* **

Il devait passer avec succès le concours des Douanes et être admis dans ce corps, mais sa carrière se déroulera hors du Sénégal qu’il quittera en 1895. Il sera successivement en poste au Dahomey, au Gabon, à la Réunion, à Madagascar et en Guyane.

N’oublions pas qu’il a la peau noire et bien qu’administrativement il soit sur le même plan que ses collègues blancs, pour la plupart et pour beaucoup de ses chefs, il demeure un « nègre » ; aussi tout au long de sa carrière , il demeurera fidèle à lui-même et s’opposera à la discrimination sous toutes ses formes et à l’injustice.

Il sera noté comme fonctionnaire indiscipliné, ambitieux, revendiquant sans cesse une impossible assimilation. Sa carrière sera tumultueuse, il passera pour un empêcheur de tourner en rond.

Au Gabon, le Secrétaire Général du Gouverneur Général lui reprochera officiellement d’essayer, partout où il se trouve, à se poser en émancipateur de la race noire.

En Guyane en 1910, il compromet irrémédiablement sa carrière administrative en se brouillant avec ses supérieurs hiérarchiques et administratifs, ceci après une période calme durant laquelle ses services seront hautement appréciés et lui vaudront de recevoir une distinction honorifique.


L’homme politique

Ses réflexions l’ont amené à s’orienter vers une autre voie dans laquelle il pourra mener un combat plus actif. Pour s’y engager, il obtient un congé administratif d’une certaine durée.

Dès son retour à Paris, il engage son combat politique ; par le moyen de conférences, d’articles dans divers organes, il s’attaque à des hommes déjà réputés, à son Gouverneur, à des journalistes.

Il s’aperçoit que la France n’est pas une abstraction illusoire mais bien un pays concret géographiquement caractérisé et historiquement constitué, qu’il s’agit d’une France bien réelle, d’une République dont les idées généreuses de Liberté, d’Égalité et de Fraternité humaine ont surpris le monde et renversé des trônes.

La Révolution de 1789, une réalité, un événement historique dont les répercussions furent essentiellement européennes, mais que les idées philosophiques et sociales de cette Révolution n’ont pas bouleversé les structures de l’homme en tant que tel.

De ses constatations et de ses réflexions, Blaise Diagne va en tirer un certain ressentiment. Il conçoit alors la nécessité pour lui, de participer à l’édification d’une plus grande République au delà de la France de son époque. Une autre République qui serait faite de la France et de tout ce qui tenait d’elle et serait assez puissante pour faire s’épanouir et garantir les grandes idées de liberté et de fraternité.

Toute sa vie, Blaise Diagne sera un républicain et jamais autre chose.

Affecté en Guyane, il rejoint son poste, effectue sans histoire son séjour administratif et rentre en congé en France en 1913 ; il avait envisagé de passer un concours professionnel lui donnant accès à un grade plus élevé, mais y renonce.

Après mures réflexions, il veut donner à son combat émancipateur les dimensions nécessaires et indispensables à son succès. Il se tourne alors vers lui-même, vers ses parents, ses amis du pays. Le 30 janvier 1914 il embarque à Marseille pour le Sénégal.

* **

À son arrivée à Dakar où sa renommée l’a précédé, il n’a aucune peine à se faire reconnaître par la communauté Lébou (n’oublions pas que sa mère y appartient), il bénéficie de la sympathie d’une partie de ses chefs et de sa jeunesse ; le Grand Sérigne de Dakar lui donne sa bénédiction et lui accorde son patronage. Galandou Diouf (qui lui succédera comme député du Sénégal en 1934) et Mbaye Mody sont à ses côtés.

Jusqu’alors, c’était l’élément mulâtre qui tenait le haut du pavé, on avait dit que le rôle mulâtre ne pouvait qu’être prépondérant, le Noir n’étant pas intéressé par la politique, préférant s’adonner au commerce et à la traite (des arachides à cette époque)

Cela était vrai au début du siècle, mais en 1914, la tendance avait changé ; les Noirs s’intéressaient à la politique et on trouvait déjà au Conseil Général des hommes distingués tels Galandou Diouf, Bakar Waly, Ahmed Khoury Sene dit Ahmed Fall.

Au Sénégal d’alors il existe déjà des familles intellectuelles francophones et arabophones.

Parmi les arabophones on peut citer El Hadj Madior Cissé, Bou El Mogdad (dont le souvenir est perpétué par des voies portant son nom ainsi que par le dernier paquebot fluvial flottant encore sur le fleuve Sénégal), El Hadj Malick Sy (fondateur de la confrérie des Tidjanes, Sérigne Amadou Bamba (fondateur de la confrérie des Mourides).

Chez les francophones, on note déjà quelques hauts fonctionnaires : Abdoulaye Seck, Directeur des PTT du Sénégal, Doudou Mbaye, administrateur des Colonies, Ibnou Diop, cadre technique.

En 1914, le mythe du mulâtre installé dans le pays comme un être à part, essayant de survivre en tant qu’espèce humaine singulière, est déjà périmée. Les mulâtres ont perdu leur unité, ils se perdent dans la discorde et perdent aussi les situations acquises ; au Conseil Général, un métis Justin Devès a pris la présidence sur le mulâtre Théodore Carpot, frère du député d’alors.

La situation politique au Sénégal était assez confuse, les Européens rêvent de reconquérir le siège de député ; divisés, les mulâtres se combattent ; la communauté des jeunes Noirs évolués marque sa cohésion et sa volonté d’existence.


Blaise Diagne, député du Sénégal

Les élections législatives ont lieu en mai 1914. Blaise Diagne soutenu par ses amis Galandou Diouf, Mbaye Mody, Jules Sergent, d’Oboxy, présente sa candidature

Le deuxième tour a lieu le 10 mai. Blaise Diagne obtient 2 424 voix contre 2 249 à Heimburger (Européen) sur 5 231 votants ; François Carpot, candidat sortant, n’en obtient que 472.

Il sera réélu 4 fois :

-  30/11/19 : avec 7 444 voix contre 1 252 à Carpot sur 8 867 votants

-  11/05/24 : avec 6 133 voix contre 1 891 à Paul Deferre sur 8 193 votants

-  22/04/28 : avec 5 175 voix contre 4396 à Galandou Diouf sur 9 911 votants

-  1/05/32 : avec 7 250 voix contre 3 850 à Galandou Diouf sur 12 031 votants

De 1914 à 1934 soit pendant 20 années, il sera sans discontinuer l’élu du Sénégal. Avant 1914, la politique locale du Sénégal était menée par une coalition de Français de la métropole et de métis.

À l’horizon politique, il n’y avait que trois personnes susceptible de l’emporter :

-  François Carpot, qui n’avait aucun rapport personnel avec le peuple alors qu’il aurait eu besoin de la plupart des Africains pour se maintenir.

-  Justin Devès, maire de Saint-Louis, disputait à la famille Carpot la direction de la politique locale : bien que le plus capable de toutes les familles métisses, il était davantage porté à consolider son propre pouvoir plutôt qu’à aider ceux qu’il représentait.

-  Galandou Diouf, bien qu’intelligent et ouvert, manquait d’audace et d’expérience pour se présenter aux élections législatives ; il lui faudra attendre la disparition de Blaise Diagne pour obtenir sa chance.

Comme on l’a vu plus haut, Blaise Diagne devait l’emporter en raison de l’expérience qu’il avait acquise par son travail et ses études de la gestion administrative et du droit politique, son habileté dans les débats et les discussions.

Son succès prouvait que l’assimilation politique pouvait exister pour un Africain qui présentait sa candidature et qu’il pouvait conquérir un poste aussi prestigieux que celui de député. Cette élection marquait aussi l’entrée dans la politique de l’Afrique moderne et constituait une étape dans l’histoire du nationalisme africain.

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Avant son accession à la députation, c’est le Conseil Général qui constituait la force dominante de la politique locale, le rôle du député était certes important, mais jusqu’alors, l’élu du Sénégal n’était qu’un personnage lointain, que l’on ne voyait que fort rarement sur place.

Blaise Diagne va retirer l’initiative au Conseil Général ; il fait de la députation le centre du pouvoir politique dans les affaires du gouvernement local, les tout puissants gouverneurs généraux de l’AOF et lieutenant-gouverneurs du Sénégal vont désormais devoir compter avec lui, car il n’hésitera pas au besoin à entrer en lutte avec eux et leur administration. En 1921, le Conseil Général disparaît, remplacé par le Conseil Colonial.

De plus Blaise Diagne va exercer une grande influence sur les nominations et les congédiements de Gouverneurs ; malheur à ceux qui ne sauront pas s’entendre avec lui et devenir ses amis. ; C’est sur son intervention que le gouverneur Martial Merlin sera relevé de son poste mais c’est à lui que les lieutenant-gouverneurs Levecque et Beurnier seront nommés au Sénégal ainsi que les gouverneurs généraux Carde et Van Vollenhoven.

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Petite anecdote à ce sujet : entre les deux guerres, le curé de Dakar était le Père Lecocq que j’ai personnellement bien connu, personnage célèbre à l’époque, assez autoritaire et menant rondement sa barque ; il n’était pas toujours d’accord avec le député et le lui faisait savoir. Cette conversation entre eux m’a été rapportée (ils se tutoyaient)

-  Blaise, je n’ai pas voté pour toi. À quoi Blaise Diagne rétorque :

-  Moi, non plus Père Lecocq, je n’ai pas voté pour toi.

Un nouvel évêque devait être affecté à Dakar comme vicaire apostolique du Sénégal et, selon la coutume, les autorités ecclésiastiques avaient présenté au gouvernement français pour agrément une liste de religieux susceptibles d’être nommés à ce poste.

Le Père Lecocq figurait sur cette liste et avait de fortes chances de l’emporter, mais il se heurta à l’opposition du député : c’est ainsi que Mgr Grimault fut nommé au Sénégal.

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Blaise Diagne peut, à juste titre, être considéré comme le Père de la politique moderne, non seulement au Sénégal, mais encore dans toute l’Afrique francophone. En aucun cas on ne saurait le qualifier de révolutionnaire, mais d’homme de son temps ; sa politique fut celle devant conduire à l’assimilation. Il fut essentiellement un réformateur voulant changer le système colonial tel qu’il existait, pour le bien de ceux qu’il représentait.


Les trois phases principales de la carrière de Blaise Diagne

Sa carrière peut être divisée en trois périodes principales :

-  1° période de 1892 à 1914

Il est alors fonctionnaire des Douanes et sert dans diverses colonies, pour lui, c’est une période de radicalisme ; il s’attache alors à souligner toute insulte, tout manque d’égards ou de tendance anti-raciale de la part de l’administration coloniale, d’où ses démêlées avec ses chefs et ses collègues.

Durant ses congés en métropole, il rencontre volontiers des socialistes.

-  2° période de 1914 à 1923

Pendant la guerre, il est nommé Haut Commissaire de la République pour les Troupes

Noires ; ce point sera développé plus bas.

Il est devenu politicien, il organise son parti, lequel devient une menace pour l’empire colonial français ; entre 1919 et 1921, les journaux de la métropole le traitent de séparatiste prêt à remplacer les Français par des Sénégalais pour s’emparer du Sénégal, tout le monde le craint alors, car il a assez de pouvoir pour l’utiliser en vue d’une réforme ou d’une restructuration du système colonial français.

En 1919, il présidera à Paris, la première Conférence Panafricaine.

-  3° période de 1923 à 1934

Il s’engage à coopérer avec les commerçants de Bordeaux qui ont de puissants intérêts au Sénégal et en fait dominent sa vie économique, au lieu de s’opposer ouvertement à eux comme il l’avait fait depuis 1914.

Ce revirement politique est diversement apprécié : pour beaucoup d’Africains, surtout parmi les jeunes tant au Sénégal qu’en France, il est considéré, comme vendu au commerce de Bordeaux et devenu un collaborateur du régime colonial et non plus le défenseur des Africains.

Il est difficile d’évaluer les raisons de cette décision. Il semble toutefois qu’en acceptant de collaborer avec l’administration au lieu de la combattre, il croit davantage pouvoir aider le Sénégal. Son ennemi acharné, le gouverneur général Martial Merlin est - sur ses instances - relevé de ses fonctions et remplacé par son ami Jules Carde.

Blaise Diagne croit que la collaboration sera plus fructueuse que son opposition de naguère, il va en faire la pierre de touche de sa politique pendant ses dix dernières années. Cette attitude nouvelle va le mener aux fonctions de président de la Commission des Colonies et au Sous-Secrétariat d’État aux Colonies dans le ministère Laval de 1931.

Cette nouvelle orientation de sa politique devait être critiquée, surtout en France où de jeunes intellectuels nationalistes tels Lamine Gueye, Léopold Senghor, Toualou Quenum, Caran Kouyaté et d’autres qui y poursuivent leurs études, l’accusent de se fondre dans un régime colonial oppressif (notons en passant l’évolution qui fut celle de Lamine Gueye et de Léopold Senghor, ce qu’ils furent sur le plan politique originel et ce qu’ils devinrent.

* **

Cette troisième période est celle de ses plus grandes contributions dans l’histoire récente du Sénégal. Son combat dans la bataille de l’arachide pour obtenir de la France la préférence de l’arachide sénégalaise contre celle du Coromandel, va devenir la base et la création de l’économie moderne du Sénégal pour les 30 années suivantes.

Seul député noir alors de toute l’Afrique occidentale, puisque le Sénégal est le seul des territoires de la fédération de l’AOF à avoir des autochtones qui sont citoyens ; il estime que sa position doit aider les autres Colonies françaises d’Afrique et il s’y emploie.

Il lutte pour obtenir de meilleures conditions en faveur des soldats africains de 1914-18 ; après la guerre, son bureau centralise dans son domaine tout ce qui concerne les anciens combattants de l’AOF et de l’AEF et après 1919 ceux du Togo et du Cameroun, lorsque ces derniers territoires passent sous le contrôle de la France.

Les actions les plus importantes en faveur de l’Afrique ont été :

- Agir comme député non seulement pour le Sénégal, mais pour toute l’Afrique noire et essayer de protéger les intérêts de tous les Africains.

- Essayer d’étendre les institutions politiques du Sénégal à toutes l’Afrique noire (un député par territoire), ce qui ne sera obtenu que sous la IVe République.

Le projet devait échouer devant la Chambre, mais l’idée sera reprise 20 ans plus tard par le général de Gaulle, l’Afrique sera alors non seulement dotées de parlementaires, mais aussi de conseillers municipaux, de conseillers généraux et d’Assemblées dans toutes les Colonies

En tant que député français, Blaise Diagne a créé un précédent dont profiteront tous les Africains francophones qui seront plus tard élus députés, Galandou Diouf, Lamine Gueye, Léopold Senghor ; ayant acquis plus de maturité, ils resteront marqués par l’exemple de Blaise Diagne et l’ascendant qu’il exerçait à la Chambre des Députés.

La politique suivie par la France qui, entre 1945 et 1960, envoie de nombreux députés africains à Paris, est la conséquence directe du mouvement initié par Blaise Diagne.


Blaise Diagne Haut-Commissaire pour les Troupes Noires

Ce côté de son action suscite encore des controverses, à l’époque sa politique en ce qui concerne l’envoi de troupes noires en Europe durant la guerre devait l’opposer à Van Vollenhoven, le Gouverneur Général de l’A.O.F. Pour celui-ci, la guerre en Europe n’était pas l’affaire des Africains, il n’y avait donc pas lieu de recruter d’autres soldats.

Le Gouvernement venait de nommer Blaise Diagne, Haut Commissaire de la République, pour superviser et favoriser le recrutement de troupes noires à envoyer en renfort sur les divers fronts de lutte et entre autre sur les théâtres d’opérations extérieurs : Turquie, Grèce, Levant.

Le gouvernement comptait sur son ascendant et son influence pour favoriser les choses, car certaines façons de procéder avaient entraîné des révoltes de régions entières, notamment au Soudan, en Haute-Volta, révoltes qu’il fallu réprimer et avaient de plus immobilisé des troupes qui auraient été plus utiles ailleurs.

Il y avait eu d’ailleurs des graves fautes de la part tant de l’Administration locale que des autorités militaires.

Pour Blaise Diagne, l’application des méthodes qu’il préconisait devait permettre le recrutement souhaité et davantage d’Africains répondraient à l’appel de la France, l’Histoire donnera raison à Blaise Diagne sur ce point. Mais beaucoup d’Africains sollicités se posaient des questions, notamment les « sujets » non originaires et non citoyens : Pourquoi se battre pour des libertés et des droits que le régime colonial ne nous donne même pas. On comprend pourquoi un Français se bat, pour sa Patrie, son toit et tous ses droits politiques ; mais pourquoi nous, qui ne sommes que des « sujets » ?

La réponse de Blaise Diagne : Dans ce cas c’est le patriotisme qui doit servir de guide. La France a beaucoup donné à l’Afrique et elle est en danger. Pour lui et d’autres Sénégalais, la France se devait en échange du sang versé, leur donner cette nationalité française, alors reconnue seulement à quelques uns.

* **

J’ouvre ici une parenthèse. En 1939 alors que j’étais en congé, j’avais été chargé par mes camarades de la Fédération Nationale des Sous-Officiers de Réserve du Sénégal, de les représenter au congrès de cette Fédération qui devait se tenir à Mulhouse et en plus du Sénégal je devais représenter tous nos camarades de l’A.O.F.

J’avais entre autre été chargé de présenter une motion, demandant à la fédération de faire présenter devant le Parlement, un projet de loi tendant à accorder la nationalité française à tous les anciens combattants africains de la guerre de 14-18. Cette motion fut acceptée par le Congrès, mais aucune suite ne put y être donnée : trois mois plus tard, nous revêtions tous nos uniformes pour un nouveau conflit. En 20 années, rien n’avait été fait en ce sens, les efforts de Blaise Diagne étaient restés vains.

Dans les opérations de recrutement, Blaise Diagne s’est conduit en patriote. On estime à 70 000 le nombre de soldats noirs qui furent recrutés grâce à ses efforts. Je donnerai plus loin quelques chiffres indiquant la participation des Africains au conflit de 1914-18.

Une légende atroce devait courir à ce sujet : le Haut-Commissaire aurait perçu une prime du Gouvernement de     5 Frs par tête de Noir recruté par ses soins, ce qui aurait représenté une fortune à l’époque. Or, si un homme politique fut honnête, ce fut bien lui; contrairement à beaucoup de politiques noirs de nos jours, il ne fit pas fortune, loin de là ; il débuta dans la politique avec sa seule solde de fonctionnaire, puis son traitement de député. Il ne mourut pas dans la misère certes, mais il n’était pas riche. Son fils Roland m’a fait connaître ce que son père avait laissé lors de sa mort, peu de choses en vérité.


Quelques considérations sur l’œuvre de Blaise Diagne

À ses débuts au Sénégal, Blaise Diagne n’était qu’une figure politique purement locale ; à la fin de sa carrière, il occupait une position importante. Pour l’Afrique, l’Europe et le monde, il était alors l’homme noir le plus puissant de la décennie après 1920. Plusieurs choses devaient lui donner cette renommée internationale.

- Son succès pour le recrutement des troupes noires (Clémenceau lui avait donné la Légion d’honneur pour la réussite de sa mission mais il la refusa).

- Son importance dans la politique intérieure française, par la place qu’il tenait à la Chambre. Pendant cinq ans, il sera président de la Commission des Colonies, puis Secrétaire d’État aux Colonies en 1931.

- Sa contribution à l’organisation du 1er Congrès Panafricain de 1919, dont il devait assumer la présidence ainsi que celle du 2e Congrès en 1921 ; mais inquiet des positions extrêmes prises, ils s’en désintéressera après 1921 (ce qui entre en corrélation avec sa politique d’accords avec le Commerce Bordelais).

Il ne fut jamais un théoricien politique, le « diagnisme » politique et partisan n’exista pas, il n’a jamais voulu indiquer une ligne d’idéologie politique. Il s’intéressait aux questions du jour et son opinion se formait sur chacune en fonction de ses réflexions.

Blaise Diagne peut porter à son crédit l’assimilation politique obtenue par les Sénégalais (des communes) ; il avait engagé le combat pour l’extension des droits politiques au reste du pays, mais il n’avait pu résoudre le problème de l’assimilation culturelle ; avant tout, il était d’abord intéressé par l’égalité politique plutôt que par celui de l’assimilation qui avait été en réalité le guide de sa vie. Il avait montré aux autres Africains le chemin qui 40 ans plus tard les conduirait à l’égalité.


Quelques précisions sur le rôle parlementaire de Blaise Diagne

Dans l’administration des Douanes, il devait atteindre le grade de Contrôleur hors-cadre ; en sus de ses fonctions administratives, il sera amené en Guyane à faire partie de la Commission Municipale de Cayenne ; à Tamatave il fera fonction de juge au Tribunal criminel.

Il a épousé à Paris en 1909, une Européenne dont il aura trois enfants.

En sus de son mandat de député, il sera également – et jusqu’à sa mort – maire de Dakar. Si son élection en 1914 n’a lieu qu’au second tour, il sera par contre, aux élections suivantes, réélu chaque fois au premier tour.

À la Chambre, son premier soin sera de réclamer la création à Dakar de lycées, d’une École Normale, d’une École de Médecine, ce qui sera réalisé après la guerre. Il aura moins de succès pour la création de nouvelles communes de plein exercice qu’il réclame également.

Au Palais Bourbon, il est inscrit au groupe des Républicains socialistes qu’il quittera en 1918 pour celui des non-inscrits. Il sera membre des commissions du Commerce et de l’Industrie, des Pensions civiles et militaires, des Douanes.

La guerre venue, par le biais des obligations militaires, il va se battre pour faire obtenir des droits politiques aux Africains. En mai 1915, il dépose un projet de loi avec demande de discussion immédiate tendant à soumettre aux obligations militaires les Sénégalais des communes de plein exercice (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar dont les habitants sont citoyens français, électeurs et éligibles). Jusqu’alors les « originaires » des quatre- communes n’étaient pas soumis aux obligations militaires.

Son texte est adopté, il dépose alors une proposition de loi tendant à soumettre également aux obligations militaires, les descendants des originaires des Communes de plein exercice. À la suite des dispositions relatives aux obligations militaires des originaires, 7 000 d’entre eux seront mobilisés en 1916 et 6 000 partiront pour le front français où ils seront versés dans les régiments d’Infanterie et d’Artillerie coloniale. 1 200 originaires n’en reviendront pas « Morts pour la Patrie », leur sang mêlé à celui des Français de France.

Blaise Diagne va également déposer un projet de loi autorisant les Indigènes et les « sujets » français des Colonies à contracter des engagements volontaires dans les corps français des Armées métropolitaines et coloniales ainsi que dans l’Armée de mer. (1916). Il est rapporteur du projet de loi créant l’emploi d’adjudant indigène pour les militaires indigènes servant dans les unités de tirailleurs et de spahis (1916).

En 1917, il dépose un projet de loi tendant à créer une grande Commission permanente des Colonies et Protectorats (elle sera crée durant la législature suivante). Il interviendra également fréquemment dans les débats où il se montre particulièrement préoccupé du sort des militaires venus des Colonies et envoyés sur le front.

Le 27 novembre 1916, au début du troisième hiver de la guerre, il demande d’interpeller le gouvernement sur les conditions d’emploi en hiver des militaires d’origine coloniale dans les Armées en campagne, en France et en Orient. Satisfait des assurances reçues du ministre de la Guerre, il retire son interpellation : les troupes noires seront en effet retirées du front pendant la période d’hiver et dirigées vers des camps dans le midi de la France, entre autres à Fréjus et Rivesaltes. Pendant toute la durée de la guerre, il reste très attentif au sort des troupes noires qui trouvèrent en lui, aussi bien du point de vue matériel que moral, un défenseur convaincu et habile.

Le 16 janvier 1918, désigné par Clémenceau, il prend la tête d’une mission en Afrique pour le recrutement des soldats indigènes avec le titre de Commissaire de la République dans l’Ouest africain. Le gouvernement marquait ainsi sa volonté d’intensifier le recrutement en Afrique.

Hostile à cette poilitique soutenue par Blaise Diagne, le gouverneur général de l’A.O.F. Van Vollenhoven demande à être relevé de ses fonctions. Envoyé sur sa demande sur le front, il y sera tué à la tête de son bataillon.

Le 11 octobre 1918, Blaise Diagne est nommé par Clémenceau, Commissaire général chargé du contrôle des militaires français d’origine coloniale et des militaires et travailleurs indigènes dépendants du ministre des Colonies originaires d’Afrique.

Il va retrouver cette fonction entre 1920 et 1921 dans les Cabinets Millerand, Leygues et Briand, étant chargé jusqu’au 2 octobre 1921 de l’enquête sur le comportement des Troupes Noires en occupation dans la Ruhr.

Aux élections législatives générales de 1919, il est élu le 30 novembre sous l’étiquette de candidat Républicain socialiste indépendant avec 7444 voix contre 1252 à Carpot candidat Démocrate sur 8 867 votants. Il devient membre de la Commission de l’Algérie.

À son actif, un dépôt de projet de loi concernant les pensions attribuées aux originaires des Communes de plein exercice du Sénégal, et un autre modifiant certians articles du Code civil en faveur des pupilles de la Nation.

Chargé de rapporter divers projets de lois concernant les colonies, il prend part à de nombreux débats, notamment ceux ayant trait aux problèmes militaires. Ses interventions sont très remarquées, lors de la discussion d’une interpellation sur les injustices et les crimes commis aux Colonies au préjudice des indigènes.

Réélu le 11 mai 1924 par 6 133 voix contre 1 891 à Paul Deferre, avocat à Dakar (père de Gaston Deferre, maire de Marseille et homme politique socialiste) sur 8193 votants. Ils’inscrit au groupe Républicain Social et Socialiste et devient président de la Commission de l’Algérie, des Colonies et Protectorats et, pour finir, membre de la Commission de l’Armée.

Il dépose deux projets de loi, invitant le gouvernement à augmenter le nombre des médecins des Troupes Coloniales et d’adapter leur statut à leur lourde tâche.

Il prend part à plusieurs discussion ayant pour objet des problèmes militaires et coloniaux. Le 22 avril 1924, il est réélu par 5 175 voix contre 4 396 à Galandou Diouf, Indépendant (l’un de ses anciens lieutenants qui lui succèdera en 1934) sur 9 911 votants.

Il participe aux travaux de la Commission de l’Algérie, des Colonies et protectorats et à celle du suffrage universel.

Il intervient dans plusieurs débats sur des problèmes financiers intéressant les Colonies et fait partie de la délégation du gouvernement français à la Conférence du B.I.T. sur le travail forcé, à Genève en 1930.

Du 26 janvier 1931 au 19 février 1932, il est Sous-Secrétaire d’État aux Colonies au sein de trois Cabinets présidés par Pierre Laval, avec Paul Reynaud comme ministre des Colonies. C’est la première fois qu’un ressortissant d’Afrique noire accède à des fonctions ministérielles.

Il intervient dans la discussion du projet de loi portant fixation du budjet de l’exercice 1931-1932 et dans plusieurs projets de loi concernant le régime douanier colonial.

Toujours réélu au premier tour, le 1er mai 1932 par 7 250 voix contre 3 875 à Galandou Diouf sur 12 031 votes exprimés. Inscrit cette fois au Groupe des Indépendants, il devient membre des Commissions des Colonies et de la Marine marchande.

Il dépose un projet de loi portant révision des tarifs douaniers applicables sur les graines et fruits oléagineux (1932) et participe aux discussions de divers projets de loi sur le même objet (1933).

Il meurt au cours de ce dernier mandat à Cambo-les-Bains le 11 mai 1934, âgé de 62 ans.

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Fernand Buisson, Président de la Chambre des Députés devait prononcer son éloge lors de la séance du 15 mai 1934 ; en voici un extrait :

Il parlait notre langue avec un art que beaucoup ici même lui enviaient, il avait 42 ans quand en 1914, il devint l’élu de ses concitoyens du Sénégal, berceau disait-il de la France Africaine, son action s’est poursiuivie pendant 20 ans, malgré bien des difficultés, bien des obstacles, à travers la guerre, à travers la crise qui a durement frappé l’économie africaine.

Sa curiosité servie par une intelligence singulièrement vive s’élargissait sans cesse. Tant de dons expliquent que Diagne ait été nommé Sous-Secrétaire d’État. Pour la première fois un représentant indigène de nos possessions lointaines faisait partie du Gouvernement de ce pays. L’Histoire retiendra cet événement chargé de sens.


Blaise Diagne et la franc-maçonnerie

On ne peut passer sous silence cet aspect de sa vie ; n’oublions pas qu’à cette époque rares étaient les hommes politiques, ainsi que les fonctionnaires qui n’en faisaient pas partie.

Il sera initié le 21 septembre 1899 à la Loge l’Amitié du Grand Orient, à Saint-Denis de la Réunion : compagnon le 25 juin 1900 et maître le 27 février 1901.

En 1906, il fait partie de la Loge l’Indépendance Malgache du Grand Orient à Tamatave, puis en 1907 de France Australe à Tananarive.

En 1911, à Cayenne, il appartient à la Loge Guyane Républicaine, puis en 1922, c’est à Paris, à la Loge Pythagore Orient et Paris où il accède au grade de vénérable ; en 1926 il est membre du Conseil Philosophique de l’Étoile polaire.

Depuis le 27 septembre 1922, il est membre de l’Ordre du Grand Orient de France ; c’est le premier franc-maçon de couleur qui y accède.


Galandou Diouf, successeur de Blaise Diagne :

Blaise Diagne avait ouvert la voie : après lui et jusqu’en 1960, ce seront toujours des Africains noirs qui représenteront le Sénégal à la Chambre des Députés puis ensuite à l’Assemblée Nationale.

Galandou Diouf qui succèdera à Blaise Diagne, est né à Saint-Louis le 14 septembre 1875, il devait décéder à Cannes en 1941 ; cet ancien combattant de la guerre de 14-18 est - entre autres - mort du chagrin que lui avait causé la défaite de la France en 1940.

Sa profession : cultivateur. Il s’en vantera devant ses collègues de la Chambre en déclant : "Je ne suis qu’un paysan, un paysan noir".

J’ai eu l’avantage de le connaître personnellement et de le rencontrer à plusieurs reprises en 1936 – 1937 – 1939 ; la dernière fois ce fut à Dakar en 1940, il était chargé d’une mission par le Gouvernement au sujet des Troupes noires, j’eus alors l’occasion d’attirer son attention sur diverses améliorations que j’estimais urgentes d’apporter aux conditions de vie des Tirailleurs, alors quelque peu entassés dans leurs casernes d’occasion.

C’était un homme simple et affable, c’est lui qui me fit visiter la salle des séances de la Chambre ; dans l’appartement qu’il occupait au Trocadéro, il y avait dans l’entrée une immense volière emplie d’oiseaux, pour me rappeler mon pays disait-il.

En 1937, j’eus l’occasion de faire la traversée Marseille-Dakar sur le même paquebot ; à l’escale de Las Palmas, il avait fait une promenade en taxi et au retour, le chauffeur avait voulu lui compter davantage ; il ne s’était pas laissé faire, avait payé son dû et était remonté à bord tandis que, sur le quai, le chauffeur l’injuriait ; alors Galandou, du haut de la coupée répondit : Ce nègre là, et bien il t’em... provoquant les rires de l’assistance.

Il aimait à conter que, durant la guerre, le capitaine Galandou Diouf s’était vu infliger des arrêts pour avoir déserté la popote du colonel, préférant partager la gamelles de riz de ses Tirailleurs.

Lors de son élection, il était maire de Rufisque et le demeura ensuite ; s’étant présenté contre Blaise Diagne lors des législatives de 1928 et de 1932, on sait qu’il avait été battu.

Aux partielles de 1934, pour remplacer le député décédé, il obtint le 29 juillet 6 132 voix contre 4 543 à Lamine Gueye sur 10 804 électeurs.

Il sera réélu le 26 avril 1936 par 8 323 vboix contre 5 280 à Lamine Gueye sur 13 839 au 1er tour de scrutin ; la plupart des électeurs européens avaient voté pour lui, notamment les anciens combattants. Inscrit au Groupe des Indépendants de gauche, il sera membres des Commissions de l’Algérie, des Colonies et Protectorats et de l’Intérieur.

Il interviendra dans les discussions sur la protection de l’arachide (1934), le budget des Colonies (1935), le projet de loi tendant à assurer la citoyenneté française pour tous les sujets français d’A.O.F. et d’A.E.F. titulaires à titre militaire de la Légion d’honneur, de la Médaille militaire ou de la Croix de guerre, ainsi qu’aux pensionnés de guerre (1936). Il rédige le rapport sur la proposition de loi tendant au relèvement de la femme indigène en A.O.F. et A.E.F. (1939)

En 1940, lors du vote sur le projet de loi constitutionnelle instaurant le régime deVichy, il se fait excuser et n’y prend pas part.


ANNEXES

I. Les élections législatives au Sénégal entre 1848 et 1914

Il m’a paru intéressant, dans ce chapitre consacré à Blaise Diagne, d’évoquer les élections qui précédèrent au Sénégal celle où il devint le premier député noir que ce pays envoya à la Chambre des Députés.

1848. La citoyenneté française est accordée aux Sénégalais, mais strictement limitée aux Saint Louisiens et aux Goréens. Durand-Valentin sera le premier élu avec 1 080 voix (le minimum exigé était de 1 000 voix) ; les autres candidats étaient Bertin, Duchâteau, et Victor Schoelcher, lequel n’obtint que 261 voix dont 260 à Gorée et une [rek] à Saint-Louis. Il est vrai que l’abolition de l’esclavage ne fut guère appréciée des Goréens et des Saint Louisiens propriétaires d’esclaves.

1871. Les secondes élections n’eurent lieu qu’en 1871 ; le droit de vote est alors étendu à Dakar et Rufisque. Les candidats sont : Lafont de Fouganfier – Clément de Ville Suzanne – Albert Teisseire et le général Faidherbe.
Sur 4 277 électeurs inscrits, il n’y eut que 1 980 suffrages exprimés, avec 45 % des voix pour Laffont qui l’emporta ; le grand battu fut Faidherbe (sic transit gloria mundi)

1879. Cette année voit le succès d’Alfred Gasconi, lequel conservera son siège jusqu’en 1889 ; l’amiral Vallon lui succédera. Il n’y a que 37 % de suffrages exprimés et, en 1879, 30 % seulement qui voit là le record d’abstensions. La politique ne semble nullement passionner les Sénégalais. Il est vrai qu’ils se rattraperont par la suite.

Un candidat malheureux, Jean-Jacques Crespin (un mûlatre) qui se présentera cinq fois et sera battu à chaque fois. En 1871 il n’obtient que 31 voix, 111 en 1879 contre Gasconi qui l’emporte, lequel sera réélu en 1881 avec 1 561 voix contre 495 au malheureux Crespin ; pourtant à chaque fois il recueille davantage de suffrage : en 1885, Gasconi obtient 1 756 voix et Crespin 1 138, son record.

1893. Couchard est élu député avec 2 428 voix, Crespin n’en obtient que 470.

1896. Succès du mulâtre François Carpot, lequel l’emporte sur d’Agoult ; réelu en 1906, il sera battu par Couchard en 1910.

1910. Le vote donne 1 407 suffrages à Couchard, 1 187 à Marsat, 1 036 à Carpot et 989 à Saboureau.

1914. Au premier tour les voix se portent sur Blaise Diagne, Carpot, Heimburger, Marsat, Theveniaut, Patey, Pellegrin. On a vu plus haut, au second tour pour 5231 votants, 2624 voix vont à Blaise Diagne, 2249 à Heimburger et 472 à Carpot.




II. Recrutement de Troupes Noires durant la Guerre de 1914-18

Au 2 août 1914, ces troupes comprennent un effectif de 30 742 hommes, répartis ainsi :

Recrutements effectués :

Sénégal et autres territoires de l’A.O.F. et de l’A.E.F.       14 142

Algérie – Maroc - Madagascar                                           16 600

1914 août à octobre                                                              9 000

1914 novembre et décembre                                                5 000

Année 1915                                                                        34 655

Originaires des 4 Communes en 1916                                 7 000

Année 1916 - sujets                                                            51 913

Année 1917 - sujets                                                            13 831

Année 1918 – Recrutement B. Diagne                               63 008

Total                                                                                  215 349


Effectifs envoyés à l’extérieur et ayant pris effectivement part aux opérations :

En place à l’extérieur le 2 août 1914                               16 600

1916 originaires des Quatre Communes                            6 000

Entre septembre 1914 et octobre 1918                          134 000
 
Total                                                                      156810

Pertes éprouvées : France - Dardanelles – Orient : 20 224 Togo - Cameroun : 9 520    Total : 29 520

Les pertes des originaires ont été confondues avec celles des Français métropolitains et évaluées à 1 200 :

Au total : plus de 30 000 soldats noirs sont morts pour la France.


Pour mémoire :

- entre septembre 1939 et juin 1940 : 69 268 Africains partirent en France,
- entre janvier 1943 et mai 1945  : plus de 100 000. 

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