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Une vieille mtropole : GORE


 

 

Maurice LAPOLICE

 

 

 

UNE VIEILLE METROPOLE AFRICAINE

 

GOREE


 

 

 

PRESENTATION

 

En septembre 2014, après un échange de correspondance, Bernard Nantet, un ami de longue date aux multiples talents (journaliste, écrivain et archéologue) m’a confié la photocopie d’un tapuscrit au format 21 x 33 qui comporte, outre un texte de 55 p., un plan de 1728 et trois dessins originaux, non reproduits ici. Sur la page de couverture, joliment décorée et illustrée par une carte postale, on lit les indications suivantes :

UNE VIEILLE METROPOLE AFRICAINE
GOREE
LAPOLICE MAURICE

Le document d’origine lui avait été communiqué par Claude, fille d’Emile Perras le créateur de l’hôtel-restaurant La Croix du Sud à Dakar, qui avait succédé à son père dans la direction de l’établissement.

Cet écrit m’a intéressé à un double titre : Il donne de multiples informations sur l’île pendant l’entre-deux guerres, et il a été rédigé par l’oncle de Daniel Lapolice, avec qui j’ai fait mon service militaire en 1964 (caserne Pol-Lapeyre à Ouakam) et de son frère Louis (Loulou), qui dirigeait il y a quelques années l’hôtel Ber à Gorée.

J’ai donc effectué la saisie le texte, en effectuant d’assez nombreuses corrections (orthographe, style) et quelques ajouts ou commentaires (notés entre crochets), puis j’ai établi un plan en six chapitres eux-mêmes subdivisés en sous-chapitres, ce qui a entraîné quelques remaniements de l’exposé initial. J’ai soumis le texte ainsi arrangé à deux amis goréens, Xavier Ricou et Christian Mallet, qui ont procédés à de nouvelles corrections et m’ont fait d’utiles remarques. C’est donc le résultat de ces différentes interventions qui est présenté ici.

Le tapuscrit n’est pas daté, mais des indications du texte (le transfert de l’Ecole Normale William-Ponty à Sébikhotane, qui a eu lieu en 1937, l’absence de référence à la Seconde Guerre Mondiale où Gorée a subi en septembre 1940 de nombreuses destructions) me font penser qu’il a été écrit en 1938 ou très près de cette date.

 

Cyr DESCAMPS

31 décembre 2014

 


 

SOMMAIRE

 

 

PROLOGUE                                                                                                           4

 

GOREE DANS L’HISTOIRE                                                                              5

Une île déserte

Les premiers Européens dans l’île

Rivalité franco-néerlandaise

Rivalité franco-anglaise

Pourquoi ces rivalités ?

Gorée et le continent

Gorée et Dakar

 

GOREE AUJOURD’HUI                                                                                      13

Les quartiers et les vieilles maisons

Construire à Gorée

Maison de commerce

Maison ordinaire

Maison d’esclaves

Bâtiments particuliers

 

QUELQUES DONNEES SUR L’ESCLAVAGE                                                 18

Pourquoi l’esclavage ?

L’esclavage  et l’abolition à Gorée

Goréens esclavagistes

 

LES GOREENS ET LEURS COUTUMES                                                         22

La population de Gorée

Les Goréennes

Chrétiens et musulmans

Le génie de l’île

Cérémonies funéraires

 

VIVRE A GOREE                                                                                                  28

Le climat

Productions végétales et pêche

Se ravitailler à Gorée en vivres et eau

Communications avec l’extérieur

Service de santé

Organisation scolaire

Administration

 

GOREE PUISSANCE MILITAIRE                                                                      32

Hier

Aujourd’hui

 

EPILOGUE                                                                                                             34


 

 

PROLOGUE

 

 

J’ai vécu à Gorée dans cette indifférence native qui caractérise l’enfant. J’ai trouvé naturel que le Castel soit un fort et la Batterie une forteresse. Ces murs qui entourent presque l’île, comme une digue, n’ont pas contribué davantage à exciter ma curiosité.

Je ne me suis jamais demandé ni pourquoi la Maison des Esclaves s’appelait ainsi, ni à qui le Palais royal devait son nom. J’ai toujours considéré les choses en ce qu’elles ont de superficiel et de muet.

Et pourtant !

Ces maisons que le temps a détruites, ces ruines sacrées dont les pierres tombent comme autant d’avalanches, ne parlent-elles pas assez à mes yeux ? Est-ce pour rien que l’on fortifie encore le Castel ? Est-ce par simple plaisanterie que certaines rues portent les noms de Blanchot, de Boufflers etc. ?

Interrogez ces pierres, ces immeubles abandonnés, ces wharfs devenus inutilisables, faites parler cette mer farouche qui sape les bases de l’île, ou plus simplement l’un de ces vieillards à demi courbés qui s’attardent le soir sur la plage.

Ils vous instruiront sur le rôle que Gorée a joué dans l’histoire du monde, sur les rivalités sans nombre dont elle a été l’objet. Ils vous la montreront d’abord simple pêcherie – ou plutôt sècherie – de poissons, port de commerce ensuite, marché d’esclaves, puissance militaire, port d’escale et de ravitaillement pour les navires allant en Amérique du Sud.

Vous la verrez capitale de l’AOF, centre de l’activité administrative et intellectuelle et enfin, comme dit Robert Gaffiot, capitale déchue. Ils vous inviteront à réfléchir avec eux sur la destinée de cette île qui, fatiguée, exténuée, se laisse détrôner par Dakar sortie de ses propres entrailles.

Parlez, pierres et ruines ! Parlez wharfs et mer ! Parlez vieillards ! L’histoire a encore besoin de vos souvenirs !


 

GOREE DANS L’HISTOIRE

 

Une île déserte

Il y a environ quatre cents ans, Gorée était encore une île désolée dont les seuls habitants étaient les mouettes fuyant les fureurs des tempêtes de juillet et les charognards amateurs de pourriture. Les Lébou de la presqu’île voisine y venaient étendre leurs poissons pour les faire sécher. Plus tard, les pêcheurs de poissons songèrent à s’y installer et l’on vit apparaître quelques cases au bord de la mer.

Gorée était alors un grand rocher aride situé à 14° de latitude septentrionale et 17° de longitude occidentale, séparée de Dakar par un canal de 3 km (exactement 2,923 km) ; sa plus grande longueur atteignait 900 m et sa surface ne dépassait pas 18 hectares.

Elle était divisée en trois secteurs assez distincts :

- un plateau rocheux s’élevant à une hauteur de 32 m au-dessus du niveau de la mer ; formé de colonnes basaltiques au Sud, il laissait rouler quelques roches latéritiques sur sa pente douce qui s’inclinait vers le Nord et le Nord-Ouest.

- une bande de terre prolongeant le plateau au Nord et au Nord-Est, et s’abaissant sensiblement vers le Nord.

- une zone basse formant une plage, de l’Est au Nord Est.

Le tout étant disposé comme un gigantesque escalier à trois marches.

Aucune végétation : seule une herbe drue couvrait par endroit la plaine intermédiaire entre le plateau et la pointe Nord. Presque pas d’eau, rien qu’une source assez capricieuse descendant de la pente Est du plateau.

Certains auteurs croient devoir assimiler Gorée à la presqu’île du Cap-Vert quant à la nature de son sol. Dans tous les cas, à Gorée, au cap Manuel, aux îles Madeleine, des colonnes noires de basalte prismatique attestent qu’une érosion active a séparé de la côte l’île de Gorée et les Madeleines.

* * *

L’origine du nom de Gorée reste imprécise. Les Lébou l’appelaient Ber, ventre en français, du fait qu’on y était enfermé comme dans un ventre : la seule communication avec la Grande Terre se faisait par pirogue. Tous les Indigènes n’admettent cependant pas cette hypothèse ; bon nombre prétendent que l’appellation ne provient pas de l’isolement dont on était l’objet mais simplement d’un arbre assez recherché, mbeur, qui croissait en ce lieu.

Une autre légende vient contredire la précédente. Autrefois, les Lébou n’étaient pas tous unis ; ils sont venus sur la presqu’île du Cap-Vert par migrations successives, les premiers arrivés repoussant les suivants qui s’installèrent sur la Petite Côte, non loin de l’endroit où devait naître Rufisque. Bien que battus, ces derniers arrivants voulurent reprendre la presqu’île des mains de leurs aînés, construisirent deux pirogues et envoyèrent leurs plus braves lutteurs (j’entends guerriers).

Trouvant sur leur route l’île de Gorée, ils y débarquèrent et se mirent à couper les arbres nombreux qui empêchaient de voir le ciel (contradiction avec ceux qui pensent qu’il n’y avait pas de végétation). Ce serait de ce déboisement que viendrait le nom de l’île car, en wolof, couper un arbre se dit gor.

Il semble que cette étymologie ait inspiré les Hollandais qui baptisèrent l’île du nom de Goeree, en souvenir de l’île zélandaise de ce nom. Good reed (bonne rade) aurait été donné par les Anglais qui trouvèrent un excellent abri contre la houle des mauvais temps.

Dans les textes portugais on trouve Birseguiche ou des formes dérivées.

 

Les premiers Européens dans l’île

La tradition dit qu’après s’être installés dans l’île, les Lébou reçurent la visite d’un marchand de pacotilles à qui ils permirent de vivre à côté d’eux. Cette histoire est obscure, et je n’ai pu recueillir des renseignements plus précis.

Un doute plane sur toutes les affirmations concernant les premiers occupants de l’île. Les navigateurs européens longèrent très tôt les côtes d’Afrique : Phéniciens, Carthaginois et Grecs franchirent les Colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar) et s’avancèrent souvent fort loin en longeant la côte occidentale du continent :

- Vers 575 av. notre ère, un marin carthaginois, Hannon, descendit jusqu’au golfe de Guinée après avoir découvert l’embouchure d’un fleuve qu’il appela Chrétès (Sénégal ?)

- Sur l’ordre du pharaon Nékao II, les Phéniciens s’embarquèrent vers 550 av. notre ère sur la Mer Rouge et revinrent en Egypte après avoir accompli, en trois ans, le tour de l’Afrique.

- Au IVe siècle av. notre ère, Euthymène, parti de Marseille, longea la côte occidentale d’Afrique et reconnut l’embouchure d’un fleuve qu’il appela Chrémétès (peut-être le Chrétès d’Hannon).

- En 180 av. notre ère, sur l’ordre de Scipion Emilien, l’historien Polybe effectua un voyage de reconnaissance sur la côte occidentale et nota de nombreux accidents géographiques auxquels il est difficile d’attribuer des noms actuels.

- Vers 110 av. notre ère, le Grec Eudoxe de Cyzique sortit de la Méditerranée pour renouveler l’exploit d’Hannon. Une première tentative échoua, une seconde expédition eut lieu, dont les résultats sont demeurés inconnus.

Bien d’autres navigateurs longèrent les côtes africaines mais ni l’histoire ni la tradition n’ont conservé les traces de leurs voyages. Gorée, située à l’extrémité de la bosse nord-occidentale de l’Afrique, ne pouvait être ignorée de ces visiteurs.

La plupart des ouvrages affirment que les Portugais ont été les premiers occupants de Gorée. D’après ce qui précède, il paraît établi que les Phéniciens, les Grecs et les Génois les ont devancés. Mais c’est bien aux Portugais que l’on doit la première exploration systématique (on pourrait dire scientifique) des côtes africaines.

En 1444 Dinis Dias signale le Cap-Vert et une île baptisée Palma (peut-être Gorée).

En 1455, Alvise da Cadamosto découvre les îles du Cap-Vert et débarque à Rio Fresco (Rufisque).

Au XVIIe siècle, les Hollandais vont supplanter les Portugais et s’installer à Gorée.

C’est en 1617 [en réalité 1627] que les Hollandais prirent effectivement possession de Gorée et donnèrent au roi du Cap-Vert, Biram Fall, une caisse de biscuits et un pain frais tous les matins. La tradition nous dit que l’île avait trois propriétaires Lébou, Dengana Fall, Ndiadh Mafal et Fatim Penda, en vertu du premier occupant, et qu’ils y possédaient en commun une sècherie de poissons.

D’une façon ou d’une autre, les Hollandais s’installèrent à Gorée et  y construisirent un fort de de très bonne maçonnerie sur le plateau escarpé de tous les côtés, le fort d’Orange. Ce fort ne défendant pas l’entrée du port et le débarquement dans l’anse [la plage], ils y construisirent un second, le fort de Nassau, qui mit leurs marchandises à couvert de toutes insultes ; mais la maçonnerie de celui-ci était moins solide, car formé de pierres liées avec de la terre. Ils jouirent paisiblement de leur acquisition jusqu’en 1663, quand les Anglais s’en emparèrent et détruisirent les fortifications. Ils ne pensèrent pas les remettre en état, et furent chassés l’année suivante par l’amiral hollandais de Ruyter qui reprit l’île avec une flotte imposante.

 

Rivalité franco-néerlandaise

A la fin de 1677, une flotte française sous les ordres du vice-amiral d’Estrées se rendit maître de l’île ; les Français trouvèrent les forts en bon état et les batteries montées de 42 pièces de canon, les magasins bien garnis en provisions de guerre et en vivres. Le vice-amiral, n’ayant reçu aucun ordre pour conserver l’île, fit entièrement démolir le fort de la montagne [Orange] et une partie de celui de l’anse [Nassau]. Il détruisit aussi les comptoirs hollandais de Rufisque, Joal et Portudal afin de rendre ceux-ci inaptes à toute attaque.

Bientôt Ducasse, lieutenant-général des armées navales, vint prendre possession des conquêtes de d’Estrées. Il répara les forts, rétablit les comptoirs, traita avec les rois des contrées voisines et fit des alliances avec eux, de sorte que les Français jouirent de la plus grande sécurité dans leurs établissements. Les employés de la Compagnie faisaient leur commerce paisiblement et vivaient en bonne intelligence avec leurs voisins.

* * *

Cependant les Hollandais voyaient avec une peine extrême l’affermissement et la prospérité du commerce des Français sur cette côte. Ils crurent qu’ils pouvaient les en éloigner s’ils parvenaient à indisposer contre eux les naturels du pays, faire massacrer les commis de la Compagnie et piller leurs comptoirs. Pour ce faire, ils expédièrent un vaisseau et donnèrent au capitaine Hubert, commandant du vaisseau, des instructions conformes à cet infâme projet.

En arrivant sur les lieux, le Hollandais trouva Jean Ducasse avec son escadre qui manœuvrait sur la côte. Le commandant français lui fit dire que les Hollandais n’ayant plus rien à prétendre sur Gorée et autres pays cédés à la France par traité de paix [Nimègue, 1679], sa présence devenait importune et déplacée. Il l’engagea donc à se retirer. Mais comme il vit que ses insistances ne produisaient aucun effet et que le capitaine Hubert cherchait l’occasion de soulever les Noirs et de reprendre l’île, il lui prit son bâtiment et envoya capitaine et équipage au fort de la Mine [Elmina] sur la côte de Guinée.

Un navire qui avait sans doute reçu les mêmes instructions se présenta huit jours après, mais le capitaine, plus sage que le premier, se retira dès la première mise en demeure.

Et l’on vit venir un troisième vaisseau ayant à son bord Pieter Hoppesack, le gouverneur de Gorée lors de la prise de l’île par d’Estrées. Jean Ducasse était justement en Gambie. Son lieutenant, à qui il avait laissé le commandement, somma Hoppesack de se retirer. Pour toute réponse, le Hollandais le pria de lui prêter un canot afin de rejoindre Jean Ducasse à qui il désirait parler personnellement. Ce qui fut accepté.

Au lieu de faire le voyage qu’il avait prétexté, Hoppesack se contenta de s’arrêter sur la terre voisine, où il souleva les Indigènes contre les Français en leur promettant de belles récompenses. L’appétit des Noirs pour l’argent fut tel que toute la côte se soumit à ses ordres, et quand Ducasse rejoignit Gorée, les Lébou se révoltèrent, pillèrent les comptoirs et massacrèrent les commis. Bon nombre se permirent de rejoindre le chef dans l’île.

Il se livra un combat acharné, et Ducasse dût rejoindre à la nage, avec les trois hommes qui lui restaient, les canots mouillés au large. Mais les choses ne s’arrêtèrent pas là. Ducasse prit sa revanche quelques jours plus tard. Il se jeta sur les villages, brûlant et incendiant tout. Les chefs durent capituler. Plusieurs traités lui concédèrent des terrains et lui donnèrent des fils de prince en otages. Hoppesack avait profité de ce moment suprême pour « mettre les voiles ». Malheureusement pour lui, la Hollande ne profita pas de ce carnage.

 

Rivalité franco-anglaise

La France, engagée dans la guerre contre la Ligue d’Augsbourg, avait à se défendre contre plusieurs ennemis, entre autres l’Angleterre. En 1693, l’agent général des Etablissements anglais en Gambie, John Booker, vint mettre le siège avec deux navires devant Saint-Louis et Gorée. Saint-Louis capitula et le lendemain Gorée, qui ne possédait à ce moment qu’une garnison de 35 hommes et 12 canons, dût l’imiter.

Les Anglais ne gardèrent pas longtemps leurs conquêtes. En juillet de la même année, le capitaine Bernard [qui a donné son nom à l’anse Bernard] reprit Gorée, mais les Anglais eurent le temps, avant de partir, de brûler les habitations et détruire les forts, « enlevant ainsi toute possibilité de résistance à une attaque peut-être prochaine ».

Jusqu’en 1696, Gorée, en ruines, fût presque abandonnée. Il était fort risqué d’engager des dépenses considérables pour rétablir les forts dont on ignorait quel serait le futur possesseur légal ; comme le dit Gaffiot, la décision était suspendue « aux résultats incertains de la guerre européenne et à la politique subtile des rois ».

On se décida enfin lorsque le traité de Ryswick nous rendit Gorée (20 septembre 1697). C’est à ce moment qu’apparut, dans l’histoire de l’Afrique occidentale, le nom d’André Brüe. A son arrivée, la situation de Gorée était lamentable. Les deux forts étaient en très mauvais état : d’Anfreville de La Salle rapporte que les employés de la Compagnie étaient réduits à une si grande extrémité qu’ils étaient obligés de vendre jusqu’aux gonds et verrous des portes pour subsister…

André Brüe fit de son mieux. Il fit reconstruire les deux forts détruits par les Anglais en 1693 : le fort d’Orange devint le fort Saint-Michel qu’il arma de 24 bouches à feu, puis le fort de Nassau, baptisé fort Saint-François et doté de 28 pièces de canon. André Brüe n’est donc pas le créateur de ces deux forts comme on le dit, mais simplement le réparateur. Le 1er mai 1702, il s’embarqua pour aller prendre à Paris la direction générale de la Compagnie.

Lemaître et Lacourbe, qui le remplacèrent, ne surent pas maintenir son autorité. La querelle avec les Anglais étant persistante, Brüe dût revenir le 20 avril 1714.

Au XVIIIe siècle, les Anglais n’abandonnèrent pas leur projet de conquérir Gorée dont ils voulaient faire, avec la Gambie, leur principal point d’appui. Après trois attaques infructueuses, ils vinrent mettre le siège devant Saint-Louis qui capitula le 23 avril 1758, puis devant Gorée qui subit le même sort en décembre. Le traité de Paris de 1763 rendit Gorée à la France [mais pas Saint-Louis]. Une épidémie de fièvre jaune devait l’en déposséder : l’île ayant été évacuée en 1774, les Anglais s’y réinstallèrent dans le plus grand calme. Ils ne devaient la garder que jusqu’en 1783, date du traité de Versailles qui la confirma à nouveau possession française.

* * *

 

Dix ans plus tard, nouvelle attaque par une frégate anglaise, qui se retira fort endommagée. Les 12, 13 et 14 décembre 1797 une véritable flotte anglaise vint mettre le siège devant Gorée, mais fut encore repoussée par Guillemin. Une troisième attaque eut lieu en 1800. Après un combat acharné, les Britanniques s’installèrent à nouveau dans l’île. Malgré tous leurs efforts, les Français ne purent les en déposséder [excepté quelques mois en 1804]. Ils durent attendre le traité de Paris de 1814 pour que l’île soit rétrocédée. Ils ne se réinstallèrent d’ailleurs pas tout de suite [du fait du naufrage de la Méduse] et ce n’est qu’en 1817 que les Anglais l’évacuèrent.

Le pavillon français y fut planté ; Gorée pouvait désormais se dire île libre, s’épanouir en paix et devenir le précurseur de Dakar.

 

Pourquoi  ces rivalités ?

Que pouvait donc valoir Gorée pour qu’on se la disputât si chaudement ?

Gorée est une île d’origine volcanique, entourée d’une ceinture de basalte ne s’ouvrant qu’au Nord-Est – sur une longueur d’environ 100 m – par une belle plage : la seule partie de l’îlot où l’on puisse aborder sans danger. C’est à cette situation insulaire que Gorée doit d’avoir été si fréquemment convoitée par les nations européennes qui, ne jouant en somme qu’un rôle purement commercial, cherchaient un endroit où elles se trouveraient en sécurité et pourraient mettre leurs marchandises à l’abri du pillage. De plus, sa situation sur la route de la côte de Guinée et sur le chemin du Nouveau Monde devait en faire un bon port d’escale et de ravitaillement (de marchandise humaine…).

Deux jetées d’une longueur de 80 m environ abritaient le port et arrêtaient la houle du large, offrant aux bateaux un refuge sûr. Déjà, en 1728, la partie nord avait été fermée par une plateforme d’ 1,50 m de large pouvant abriter des pièces de canon. Ce mur allait de la pointe Nord à l’emplacement actuel de la douane et se terminait par un fer à cheval logeant un canon.

Une seule porte pour entrer dans l’île, et cette ouverture donnait sur le fort Saint-François. Il était donc difficile d’aborder l’ile en raison des rochers qui l’entouraient, et surtout à cause du mur qui fermait la plage. Avec tant de précautions prises, l’évasion des esclaves était presque impossible. La grande terrasse de promenade que l’on voit actuellement au fond de la plage faisait partie de ce mur de défense dont il n’est rien resté. On y remarque encore les petites places cimentées où l’on plaçait les canons. C’est là que le tir au canon se faisait le jour de la fête nationale : je me rappelle y avoir assisté étant jeune.

Non loin de ce mur se dressait une grande captiverie, ayant l’allure d’une caserne, qui donnait dans la cour du fort Saint-François. Le logement du gouverneur lui-même se trouvait à l’intérieur de ce fort. La cour abritait en plus les locaux des officiers de la garnison, la chapelle et les magasins. Il existait un jardin à la pointe Est, des puits un peu partout, quelques rudiments de quartiers (le groupement des Nègres libres à l’emplacement actuel de l’hôpital). Le groupe des cases de Bambara, qui devait laisser son nom au quartier Bambara, occupait l’emplacement actuel de l’Ecole Normale William-Ponty. Le cimetière était au centre de la ville, entre la captiverie et le quartier indigène. Les naturels du pays logeaient dans des cases, des paillotes.

Toutes les femmes lavaient leur linge dans un lieu commun situé derrière le Castel. Ce grand bassin, constitué par une sorte de crevasse sur un grand rocher, était appelé taini baye pitia, c’est-à-dire le « puits de l’oiseau » ; les lingères s’y rendaient par une piste qui passait devant la mosquée. Inutile de le chercher aujourd’hui : l’érosion a fait son œuvre.

En somme, en 1728 Gorée était une ville naissante prête à se développer et à prendre son essor. Il ne lui manquait qu’une population dense pour se couvrir d’habitations, qu’un guide pour être en tête des comptoirs commerciaux de la côte occidentale d’Afrique. La destinée était là, et veillait à ce qu’il ne manquât rien à la petite île, elle était là pour la sauver. Pour la peupler, elle attira les maisons de commerce et,  plus tard, la traite des esclaves la plaça au sommet de la prospérité.

* * *

Je ne parlerai pas ici des compagnies commerciales ni de leurs directeurs : les écoles les ont tellement vulgarisées qu’elles ne constituent à l’heure actuelle qu’un thème usé où l’écolier puise des formules toutes faites pour se tirer à bon marché d’une interrogation d’histoire. Quant à la traite des Noirs, je lui réserve un chapitre spécial.

Gorée s’éleva donc par le commerce. Lorsque les Anglais la quittèrent en 1817, elle devint un entrepôt désert. Son administration fut confiée à des officiers de Marine qui prenaient le titre de commandant ou administrateur du Roi. Sa population s’élevait à 6 000 habitants, y compris les esclaves.

Gorée, née de la traite des Noirs, devait mourir du fait de sa suppression. Ce sera – comme nous le verrons – une agonie lente et cruelle ; la destinée semble parfois intervenir pour la soulager mais, hélas, quel est le rôle de la joie si ce n’est de rendre plus terrible encore une douleur provisoirement arrêtée ?

 

Gorée et le continent

Le damel [roi] du Cayor avait, en 1765, « cédé en toute propriété et à perpétuité, au gouverneur de Gorée, tout le territoire bordé d’un côté par la mer et de l’autre par la ligne qui joindrait le marigot de Mbao à celui de Yoff, y compris les îles Madeleine ». La « République Lébou » y subsistait et quelques cases éparses [en fait plusieurs villages] décelaient la présence d’êtres humains.

La ville de Gorée, désavantagée par sa petite étendue, ne possédait ni matériaux de construction (à part ses grosses pierres), ni animaux de boucherie. Un petit jardin lui donnait quelques légumes qui, bien entendu, ne pouvaient pourvoir aux besoins de tout le monde. C’est le continent [on parlait de la Grande Terre] qui ravitaillait l’île en bois, en eau…

Un jour, par suite d’un malentendu entre le chef lébou et le gouverneur de Gorée, les insulaires se virent condamnés à se passer d’eau et de bois. Toutes les démarches tentées furent infructueuses, de sorte que les Goréens furent obligés d’aller se ravitailler dans le petit village de Mbotal, voisin de Mbao. Cela aurait duré longtemps si, se voyant privé de tous les produits manufacturés qu’il achetait aux habitants de l’île, le chef lébou n’avait battu en retraite en venant pleurnicher aux pieds du gouverneur.

* * *

Après cet incident, Renault de Saint-Germain, alors commandant de l’île [1832-1836], encouragea les indigènes à pratiquer la pêche et à cultiver des légumes sur la Grande Terre. Pour donner l’exemple de l’effort, il intervint auprès de l’autorité métropolitaine. En 1817, 145 colons vinrent s’installer sur la presqu’île mais ils rentrèrent quelques temps après, ayant – dit-on – trouvé le climat trop austère pour eux. Seul resta Monsieur Baudin qui, en 1840, devait créer le jardin de Hann. C’était en somme la première pierre posée dans la fondation de cette nouvelle agglomération qui allait plus tard naître et prospérer sous le nom de Dakar, emprunté au grand tamarinier [dakhar] qui protégeait les vieux causeurs de la chaleur de midi.

Dakar naissait, Gorée vieillissait. L’une était encore un tout petit village, l’autre une vieille capitale ayant joué son rôle dans l’histoire du monde, attendant du Ciel cette dernière récompense qui, chez le juste, précède l’agonie : cette récompense n’allait pas tarder à venir.

Des années 1840-50 on peut retenir quelques dates :

- 1840. Gorée fut dotée d’un Conseil d’arrondissement, et la même année les Frères de Ploërmel y fondèrent une école.

- 1843. Elle devint le siège du Vicaire apostolique des Deux-Guinées.

- 1844. On étudia les mesures à prendre pour défendre Gorée et la préserver d’un blocus en temps de guerre.

- 1845. Gorée devint le chef-lieu de la Division navale de la côte occidentale d’Afrique, privilège qui lui valut la jalousie de Saint-Louis.

- 1855. Pinet-Laprade, chef du génie, envisagea un plan de fortification de l’île et de la terre voisine (pour la première fois, la situation militaire de Gorée s’allie à celle de Dakar).

- 1857. Création d’un poste militaire à Dakar ; la naissance d’une rivale provoqua l’hémorragie qui allait vider Gorée, l’anémier et la réduire à ce train de vie ralenti que nous lui voyons encore.

 

Gorée et Dakar

Gorée est devenue une mère sous-alimentée que son enfant épuise petit à petit.

Les premiers coups de clairon annonciateurs de la liberté [loi Schœlcher, 1848] ont des captiveries vidé le contenu. L’îlot est un rocher aride où rien ne pousse ; seul un petit jardin fournit quelques rares légumes à son propriétaire. De plus, l’eau fait presque défaut. Que faire dans cette île où plus rien ne retient le commerçant ? Devant cette crise d’eau et de nourriture, on voyait une ville surpeuplée se dresser. Un devoir s’imposait donc : quitter Gorée pour s’établir sur la nouvelle terre. C’est ce qui fut pendant longtemps la politique de l’administration. Le gouverneur général Roume [en 1902-1907], dédaignant l’isolement de l’île, se fit construire un palais sur les hauteurs de la Corniche. La deuxième circonscription administrative allait transférer son siège à Dakar.

* * *

Si l’administration plaidait pour l’émigration, il semble que son seul but fut de peupler Dakar, qui se levait comme une rivale dangereuse, comme un enfant affamé qui réclame à sa mère plus que celle-ci ne peut lui donner… Tous les services furent transférés à Dakar. Les habitants de l’île qui travaillaient dans ces bureaux furent contraints, sous peine de mourir de faim, d’aller eux aussi s’établir sur la Grande Terre.

Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal, souhaitait favoriser la ville naissante ; pour cela, il fallait détrôner Gorée (à qui revenait l’éducation de son « enfant »). Il intervint donc auprès de l’autorité métropolitaine pour qu’elle bloque l’île et encourage l’émigration. Mais les Goréens tenaient à la vie paisible sur leur terre, les rentiers préféraient l’île à la côte ouest-africaine…

Le paquebot des Messageries Impériales, qui faisait escale à Gorée deux fois par mois, reçut l’ordre de ne plus s’y arrêter. Le commandant de la Marine riposta, en montrant la nécessité qu’il y avait pour la France de se ravitailler sur des ports français. On lui répondit que Gorée ne convenait guère au ravitaillement du fait que l’eau ne s’y trouvait pas en quantité suffisante : il fallait que l’escale se fasse sur un port de la terre ferme.

* * *

Et Gorée continua de décroître. Le commandant de la Marine, son plus ardent défenseur, reçut l’ordre de s’établir à Dakar. Le chef de l’armée de Terre l’y suivit. Il ne resta plus dès lors à Gorée que les commerçants et les rentiers qui ne voulaient pas quitter leurs belles demeures. Dakar au contraire grandissait et grossissait. Devenue majeure, elle se crut bientôt capable de se passer de sa mère et un décret de 1887 lui donna son autonomie : elle devint commune de plein exercice [la quatrième du Sénégal, avec Saint-Louis, Gorée et Rufisque].

Dakar fit preuve d’ingratitude et continua à lutter contre sa mère, lui réclamant ses biens, tel un vainqueur au vaincu. Les habitants de Gorée émigraient petit à petit. Des réformes religieuses intervinrent aussi, qui bouleversèrent la plupart de ses institutions scolaires : engagée sur la pente fatale, Gorée glissait lentement vers la déchéance totale.

En 1924 fut créée la circonscription de Dakar et Dépendances, qui englobait tous les villages environnant la capitale de l’AOF, y compris Gorée. L’île agonisait, toute la nature était contre elle : « On aurait dit que le destin lui faisait payer l’affreux trafic de chair humaine qu’elle entretint les siècles précédents ». Les contributions perçues sur ses habitants ne suffisaient plus pour réaliser les travaux d’intérêt public… Pour la première fois, Dakar lui tendit une main secourable ; sa municipalité fut annexée à celle de Dakar [décret du 9 mars 1929] et il n’y eut plus dans l’île qu’un représentant du maire de la circonscription.

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Voilà ce que fut Gorée, voilà la fortune changeante que les siècles lui avaient donnée. D’abord roc nu et vide, elle se peupla, devint célèbre et s’éleva au sommet de la gloire. Tour à tour occupée par les Portugais, les Hollandais, les Français, les Anglais, elle acquit une civilisation européenne qu’elle répandit sur la côte occidentale d’Afrique. Pendant plusieurs siècles elle brilla comme un phare, guidant les navigateurs et répandant ses lumières sur les côtes voisines parsemées d’écueils et pleines de dangers.

Comme une porte ouverte sur un monde mystérieux et inconnu, elle a guidé les premiers pas des explorateurs, elle a posé les bases de la colonisation française et, lorsque la circonscription de Dakar et Dépendances confirma le résultat de l’effort français sur le continent noir, Gorée pensa que son rôle était atteint. Comme une vieille grand’mère trouve sa place dans sa progéniture, Gorée, épuisée et incapable de se suffire à elle seule, se plaça sous les auspices de sa fille Dakar. 1872 l’avait fait protectrice, 1924 la fit protégée.

Elle devait désormais vivre comme la grand-maman à qui le fauteuil d’osier réserve la place d’honneur, comme l’aïeule vénérée qui rêve et médite le jour et qui, le soir, s’envole avec les siens dans les profondeurs insondables du passé.

 

 


 

GOREE AUJOURD’HUI

 

Gorée avait prospéré dans la traite des esclaves et la nature, indignée, l’avait condamné à être dégradée. C’est cette dégradation lente et cruelle que nous avons suivi depuis le traité de Paris (1814) jusqu’à l’annexion de la commune de Gorée à celle de Dakar (1929).

Gorée a purgé sa peine et racheté sa liberté. Comme un château-fort dégradé par la chute de la féodalité, elle reste isolée, n’ayant plus que la mer pour se mirer, son ciel pour méditer, l’horizon pour se rappeler.

 

Les quartiers et les vieilles maisons

Gorée comprend actuellement quatre quartiers, le premier au Nord, jusqu’à la place du Gouvernement (appelée en wolof digui soane ba ; je sais que digui veut dire milieu mais ignore la signification de soane) [déformation de savane d’après Fodé Mbaye], les trois autres au Sud, vers le Castel.

- Terrou [aujourd’hui Ponty]: de la mairie à la Batterie [fort d’Estrées] 

- Mbambara : tout le Sud-Est jusqu’à la rue du Castel

- Tonghor : de la rue du Castel à la côte Ouest

- Ndawragou : de la douane à la place du Gouvernement (d’après les Indigènes, cette partie doit son nom à un explorateur (Arago ?) qui aurait logé là quelque temps) [qualifie des jeunes gens « sapés » d’après Fodé Mbaye].

Ces noms ont tendance à disparaître car on les emploie rarement. Ils ne sont guère utilisés aujourd’hui que par les enfants qui se groupent par quartier pour jouer au football ou lutter.

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Le promeneur qui va à Gorée pour la première fois est surtout frappé par l’état de ses habitations. Des maisons en pierre de tous les styles s’échelonnent depuis la pente du Castel jusqu’au voisinage de l’anse située à l’extrémité Nord de l’île. Ce sont, pour la plupart, des maisons en pierre aux murs lézardés. Beaucoup sont devenues inhabitables et constituent de plus un danger public car de leurs murs tombent parfois de grosses pierres.

On songea donc à les détruire ; des voies Decauville sillonnèrent les rues, et des tirailleurs vinrent en grand nombre, armés de pics et de pioches, livrer bataille à ces colosses qui, ayant survécu aux feux de l’artillerie anglaise et à l’action du temps, restaient des témoins éloquents du passé. Ce qui jadis fut « palais splendide » puis ruines sacrées devint bientôt tombeau, engloutissant tous les souvenirs qui s’attachaient à lui. C’est la destruction de tous ces édifices qui explique les espaces libres que l’on rencontre dans tous les coins de l’île.

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Il est sinon impossible, du moins difficile, de déterminer l’âge des maisons de Gorée : tout ce que nous savons, c’est qu’elles datent de très longtemps. Certains historiens prétendent qu’elles ont été construites au XVIIIe et même au XVIIe siècle. Il en existait vraisemblablement à ces époques, mais sont-ce les mêmes que nous voyons se dresser encore devant nous ? Ce qui est à peu près certain, c’est que la plus vieille habitation que nous y trouverons actuellement ne pourra pas remonter au-delà du XIXe siècle.

Prenons par exemple l’église. On a célébré son centenaire en 1933 et, jusqu’ici, elle est assez solide. On n’y a encore fait qu’une réparation qui consistait à changer la terrasse car les poutres qui la supportaient n’avaient plus la force de la maintenir en place.

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On s’étonne de ne trouver à Gorée ni cases, ni chaumières, ni baraques (la seule baraque existante date d’au moins deux ans ; elle se trouve derrière de grandes maisons et il faut être vraiment curieux pour la voir). C’est que le Goréen, empreint des marques de la civilisation européenne, a dès les premiers âges préféré la maison construite à l’humble cabane malsaine.

Le froid pique en janvier et le soleil ne pardonne pas en octobre, d’où la nécessité de bien s’abriter.

 

 

Construire à Gorée

Beaucoup de maisons de Gorée sont en pierre et cela s’explique : la pierre est, en quelque sorte, le seul matériau propre à la construction que l’on puisse trouver dans l’île. Au moment où s’édifiaient ces constructions, Gorée était l’objet de rivalité entre les nations. Les matériaux employés devaient donc être des plus solides, et la pierre était disponible en abondance. Malgré les batailles et malgré le temps, les murs restent encore bien droits ; on peut aussi se demander comment ont fait les ouvriers pour transporter d’énormes blocs du rivage au sommet des édifices ? C’est un mystère, surtout pour les maisons en bord de mer, et on peut se demander si autrefois l’eau n’était pas plus éloignée d’elles qu’aujourd’hui ? [l’érosion littorale est effectivement un phénomène qui prend de l’ampleur de nos jours]

On rencontre aussi fréquemment des maisons en briques. Ce doit être le cas des maisons de commerce : devant s’installer le plus rapidement possible, on a dû utiliser des matériaux amenés d’Europe par les navires.

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Le caractère commun des maisons de Gorée est d’être couvertes de tuiles et de posséder une cour intérieure, le plus souvent sablonneuse. Le caractère oriental donné par la cour est accentué par les arcades mauresques que nous rencontrons dans beaucoup de bâtiments comme le Palais royal [actuel Centre Socio-Culturel Joseph B. Ndiaye]] ou l’école Faidherbe ; le palais Boufflers étale ses portiques, et nul ne saurait contempler les colonnes cylindriques de chez Mlle Angrand [maison Victoria Albis] sans penser à tous ces monuments de la Grèce ancienne.

Nous pourrions dire que les habitations goréennes sont un mélange de styles européen (où domine le grec) et arabe. Rome non plus n’est pas oublié : est-ce l’influence de la Renaissance qui se ferait sentir jusqu’en Afrique noire ?

Les maisons à étage dominent dans l’île. Le rez-de-chaussée est le plus souvent occupé par un magasin [entrepôt] qui devait certainement servir de boutique. Les petites villas de campagne ne manquent pas non plus. Tous ces édifices sont peints, à la chaux vive ou à l’ocre jaune, et cela s’explique par la présence de deux saisons [sèche puis humide (hivernage)].

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On peut aussi classer les habitations de Gorée d’après le genre de vie de leur propriétaire. Nous distinguerons ainsi quatre catégories : la maison de commerce, la maison ordinaire, la maison d’esclaves, et enfin des bâtiments particuliers.

Maison de commerce

Ce sont de grandes maisons que l’on rencontre dans tous les quartiers de l’île, mais surtout groupées au voisinage de la plage. En arrivant sur le wharf, on est d’abord frappé par la maison Maurel Frères, un grand bâtiment à trois étages dominant le rivage ; c’est actuellement le cercle des Européens [aujourd’hui le restaurant Ann Sabran et la Poste]. Au premier étage (ce qui est premier côté mer devient rez-de-chaussée sur la rue de Hann en raison de la différence de niveau des terrains) une boutique d’alimentation ; au deuxième étage un autre magasin, et au troisième le logement du personnel. Les bureaux de la Compagnie se trouvaient dans les ailes du bâtiment. Le wharf du Nord arrivait à ses pieds, on n’avait qu’à rouler les tonneaux pour les mettre dans le magasin du bas. Aujourd’hui, l’entreprise Maurel Frères n’existe plus à Gorée.

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L’établissement Maurel et Prom occupait tous les bâtiments limités d’une part par le jardin scolaire et de l’autre par la boutique de la Syrienne Mme Abeylard, y compris les logements de MM. Huchard et Méthèse, et une série d’autres bâtiments aujourd’hui détruits. La maison principale comprenait trois niveaux. Je l’ai connue jeune et elle m’est demeurée dans l’esprit car elle ressemblait beaucoup à ce que les gravures nous présentent comme ayant été la demeure de Jeanne d’Arc. Je la revois encore avec son air de paix et de mystère. Elle était tout le temps fermée, seule restait ouverte une fenêtre rebelle que le vent de la nuit faisait claquer ; par cette ouverture, un demi-jour révélait une rampe d’escalier et l’on ressentait cette impression de solitude, d’abandon et de mystère que Victor Hugo donna à la maison située 7 rue de l’Homme Armé qui servit de refuge à Jean Valjean.

En abandonnant l’île, Maurel et Prom  y avait laissé un vieux boutiquier, Amady Boubou, qui tenait un dépôt de pain ; sa femme Sanou Dramé était marchande de cacahuètes et sa modeste profession lui valut l’amour de tous les enfants qui l’ont connue.

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Il existait à Gorée une infinité de maisons de commerce, entre autre les Monnet, les Gaye, les Maurin et Cie, Acar, Angrand…

 

Maison ordinaire

C’est la plus commune : elle a existé de tous temps et existera toujours. Elle n’a pas besoin de plusieurs étages comme pour le commerce. La plus caractéristiques est celle de M. Angrand [Victoria Albis, ex-Palais de Justice et futur Musée Historique 1954-1988]: une grande construction qui, vue de l’extérieur et sous un certain angle, rappelle le Parthénon [ !]. Pénétrons à l’intérieur : une grande cour que décorent quelques arbres fruitiers ; des magasins obscurs en bordure de la rue Saint-Germain. L’escalier vous accueille dès l’entrée ; large et propre, il vous conduit sur une véranda de même largeur. Les portes sont sans nombre, les colonnes grecques défilent. Les appartements conduisent à un balcon donnant sur la rue Saint-Germain. Continuons notre promenade sur le premier couloir : en arrivant au bout on peut prendre deux directions  :

- la première est un escalier descendant dans un coin obscur que je n’ai jamais eu l’occasion de visiter.
- la seconde conduit dans un grand couloir qui vraisemblablement fait partie d’une autre maison.
On ne tarde pas à s’en apercevoir car on voit bientôt une autre cour et un escalier qui y conduit. Cette deuxième demeure comporte une boutique (Omar Ndoye)

Maison d’esclaves

Elle se distingue des autres par ses cellules. Prenons par exemple celle située dans la rue Saint-Germain [la Maison des Esclaves]. Vue de l’extérieur, c’est une grande maison flanquée de deux ailes dominant la terrasse de plus du tiers de la hauteur. On y entre par une grande porte à laquelle fait suite un petit couloir assez bien aéré. Deux longs escaliers s’allongent, capricieux, au milieu d’une cour circulaire recouverte de sable, s’avancent et vous prennent à 2 m du couloir pour vous conduire à l’étage. De chaque côté, une véranda, une grande pièce à laquelle font suite d’autres pièces moins grandes mais de dimensions respectables quand même.

En somme, tout l’étage contribue à faire croire que c’était là un lieu de réception, une sorte de salle de délibération, car c’est là que les marchands d’esclaves négociaient avec les acheteurs. Et, dit-on, à l’heure où, des cellules sombres d’en bas, sortaient des plaintes sourdes, des cris étouffés, de l’étage retentissaient des chants et des rires des maîtres qui vivaient de festins et de danses.

Visitons le rez-de-chaussée qui nous intéresse plus particulièrement. D’abord un couloir humide où un demi-jour permet de déceler la présence de deux portes qui conduisent à des cellules sombres, humides, glacées, simples couloirs où les captifs presque reclus étaient attachés, enchaînés, en attendant d’être livrés à la terre vorace des Antilles, sans cesse altérée du sang des pauvres Noirs d’Afrique. Toutes les pièces ne sont pas de même grandeur. Tandis que, comme vu précédemment, les unes sont de simples couloirs fermés, les autres arrivent à avoir 4 m de long sur 2 à 3 m de large. Des soupiraux amènent un demi-jour mais l’humidité n’en reste pas moins persistante. Il y a 7 à 8 ans, on pouvait encore voir, scellés aux murs, des anneaux portant encore quelques débris de chaînes, vestiges sacrés de l’âge servile.

Aujourd’hui, la Maison des Esclaves est la propriété de M. Joseph Benga, ouvrier à l’imprimerie du Gouvernement Général. Le nouveau propriétaire, se préoccupant plutôt de son bien-être personnel plutôt que de la conservation des vestiges de l’histoire, a transformé les cellules d’autrefois en magasins où il garde le ciment et les tuiles nécessaires à l’entretien de son domicile. Les soupiraux ont fait place à des fenêtres béantes, les couloirs se sont éclaircis de sorte que l’on peut maintenant s’y promener à son aise ; mais si l’air et la lumière entrent un peu plus qu’autrefois, l’humidité et cette odeur de moisissure n’en restent pas moins persistantes.

On y trouve cependant une pièce que le propriétaire a négligée. Elle est très obscure et on n’y voit rien, même en plein jour. C’est là que les rats du quartier élisent domicile ; ils s’y reproduisent sans crainte et on dirait qu’ils essayent de repeupler ces lieux maudits, rendus déserts par les clairons de la liberté. Monsieur Benga a donc bien transformé la Maison des Esclaves et il n’est guère possible d’y voir aujourd’hui « les simples oubliettes où des femmes accroupies semblaient des pleureuses de l’antique Egypte, conscientes de leur tâche factice et sacrée ».

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Le nom de cette maison est universellement connu. Les touristes viennent en grand nombre la visiter ; ils s’en retournent contents d’avoir pu contempler les magasins du rez-de-chaussée avec leur demi-obscurité. Ah, visiteurs, que de choses ignorez-vous !

 

Bâtiments particuliers

Nous terminerons cette énumération en décrivant trois maisons emblématiques de Gorée (le Palais royal, l’Imprimerie, la Mairie) et en faisant état de quelques autres constructions.

Palais royal [Centre Socio-Culturel, le séjour de Boufflers y est problématique]

Elle devait être belle, cette maison, au temps où le chevalier de Boufflers y écrivait des mots d’amour à Madame de Sabran. Aujourd’hui, tout y est vieux mais l’on devine quand même, à travers ce portique portugais et ces arches mauresques, un passé impalpable et fier devenu impalpable dans la nuit des temps. Le bas est un grand magasin donnant, à l’intérieur, sur un petit couloir où le soleil n’entre presque jamais. La lumière elle-même n’y arrive en quantité suffisante qu’à midi. Au milieu de la cour, un puits comblé ; un escalier assez large pour recevoir beaucoup de personnes ; une grande pièce (une salle de réception sans doute), une autre aussi grande que la première ; enfin une infinité d’appartements presque tous de grandeur respectable. Toutes les portes donnent sur un couloir très aéré qui bientôt se décoiffe pour mieux regarder la mer. Tout cela donne une impression de solitude et de grandeur. On a devant soi le ciel, la terre, la mer ; l’infini s’étend à perte de vue, et rien d’autre pour arrêter le rêveur que le balcon qui est devant lui.

Nous pourrons je crois, dans ce cadre mélancolique, placer l’homme dont le souvenir reste à jamais attaché au nom de ce palais. Aux dires des Indigènes, il semble que le Palais royal n’ait servi qu’à des réceptions officielles : la vrai maison du chevalier de Boufflers serait – dit-on – celle qu’occupe actuellement la famille Clermont [pas exactement, mais celle contiguë, rue Bambara].

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Imprimerie [Palais du Gouverneur]

Elle occupe un bâtiment assez grand surtout élégant avec ses décorations, ses rosaces. Les pièces sont assez grandes, même à l’étage où l’on arrive par un escalier en spirale de 2 m de large environ. C’est là que logeait le gouverneur général Roume.

Aujourd’hui, des machines de toutes formes et de toutes dimensions s’alignent dans les grandes chambres. On voit, de gauche à droite, le bureau du maître-typographe, les typographes assemblant les lettres et les machinistes. Ils semblent des êtres faibles devant ces grands monstres qui avalent de larges feuilles de papier pour les rendre ensuite couvertes de lignes noires. Leurs larges mâchoires extrêmement mobiles vont et viennent, glissent l’une sur l’autre ainsi que les pièces d’une énorme tondeuse ; et à chaque mouvement, une feuille du budget ou du Journal Officiel vient se poser avec art sur une place que l’on a eu soin de lui réserver. Les machines de l’imprimerie marchent à l’électricité que leur fournit une grande dynamo. Les classeurs sont là. Ils n’ont d’autre occupation que de ramasser les feuilles et de les mettre en paquets. Les relieurs viennent ensuite ; ils évoquent des tisseuses orientales que les dessins représentent devant un métier assez rudimentaire.

On parlait de transférer l’imprimerie à Rufisque, mais la main d’œuvre à prévoir est si importante qu’on a eu tôt fait d’ajourner ce projet : le directeur de l’Etablissement pense que d’ici deux ans on pourra faire le transfert [effectué en 1941, après destruction partielle du bâtiment lors du bombardement de septembre 1940].

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Mairie

Gigantesque bâtiment, malheureusement vidé par le décret du 9 mars 1929. Un représentant du maire de Dakar – actuellement M. Cissé – y reste seul et, à le voir se promener toute la journée sur la véranda, on sent vraiment qu’il s’ennuie.

 

La municipalité de Gorée se réveille le 4 novembre de chaque année, c’est-à-dire le jour de la [Saint-Charles], fête patronale de l’église. Un vin d’honneur est offert à l’hôtel de ville en présence de M. le maire de Dakar et de l’Evêque de la même ville. C’est le jour des doléances : les vieillards viennent demander des secours, les dévots parlent des réparations possibles à l’église ou à la mosquée ; les jeunes sportifs exposent la situation financière de leurs équipes et demandent des subventions.

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Il conviendrait d’ajouter le nom de quelques propriétaires qui ont eu de grandes maisons, aujourd’hui détruites [pas toutes !]. Les Le Bègue de Germiny possédaient tous les bâtiments situés sur la rue Saint-Germain, depuis le Palais royal (y compris ce dernier) jusqu’à la Maison des Esclaves. Cette famille a joué un grand rôle dans la politique de l’île et nous en parlerons plus loin. Ces maisons sont actuellement occupées par les ménages Sarr et Barra.

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Le bâtiment situé angle rue Malavois et où, il y a quelques mois, logeaient les élèves de Guinée, appartenait autrefois aux curés ; ils l’ont parait-il échangé contre la demeure de l’adjudant qui était en face de l’église. Cette dernière maison ne leur convenant pas, ils durent la vendre pour acheter celle qu’ils occupent actuellement dans la rue Saint-Germain.

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Le dispensaire actuel, ou plus précisément l’hôpital, était autrefois le magasin de subsistance de la marine. Le bâtiment du Sud-Est formait la chapelle de l’île ; on y remarque encore la grande estrade qui formait le chœur ; la tribune est maintenant vide. Les vitres des fenêtres témoignent assez de l’art ecclésiastique. Cette chapelle est aujourd’hui la salle des pansements et la sacristie le cabinet de consultation du médecin. Les autres bâtiments sont des dortoirs, car malades et militaires en convalescence [du continent] sont envoyés à Gorée.

 

 

 

QUELQUES DONNEES SUR L’ESCLAVAGE

 

Pourquoi l’esclavage ?

L’Afrique a longtemps été le théâtre de guerres civiles. Les faibles succombaient sous le joug des plus forts qui en faisaient leurs esclaves. Un être vil, sans droits ni privilèges, sans dignité, une créature à la dernière marche de l’échelle sociale symbolisant la plus noire servitude, voilà ce qu’était l’esclave.

Les esclaves ont existé dans tous les pays. A Rome, travaillant sans relâche à côté des nobles vivant de festins et d’orgies, chez les Grecs, chez tous ces peuples des rives de la Méditerranée qui, aux premiers âges, possédaient déjà une civilisation assez avancée ; les pyramides d’Egypte sont l’œuvre de milliers et de milliers d’esclaves.

Ces vieilles civilisations ne pouvaient disparaître sans léguer leurs ignobles traditions aux peuples plus jeunes. L’esclavage s’est perpétué au point de devenir une tradition pour trois raisons :

- la paresse : l’homme a toujours éprouvé, et éprouvera certainement toujours, le besoin de se libérer du travail.

- l’ambition : c’est une sorte de tradition qui pousse le jeune prince à imiter son père ; or le roi n’était vraiment digne de son titre que s’il avait beaucoup de terres et beaucoup de captifs.

- le besoin de main d’œuvre : les forts faisaient la chasse aux faibles et les vendaient comme esclave en gagnant ainsi de l’argent ; ceux qui les achetaient les faisaient travailler dans leurs concessions : c’est ainsi qu’est née la traite des esclaves.

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L’Amérique avait été découverte ; les nations européennes y allaient en exploratrices, tâchant de conquérir de nouvelles terres. La canne à sucre réussissait bien sous ces climats. Il se créa dans l’Amérique centrale, continentale et insulaire, des plantations qui nécessitèrent une main d’œuvre considérable. On songea aux esclaves [main d’œuvre non rémunérée] et c’est de là qu’est venue la traite du « bois d’ébène » qui allait dépeupler l’Afrique Noire et engager une âpre concurrence entre les nations européennes. Gorée est née de ce trafic.

 

L’esclavage  et l’abolition à Gorée

Les commerçants de l’île allaient traiter d’affaires dans les comptoirs du Sud. Ils pouvaient ainsi faire des échanges, acheter des produits anglais à Bathurst et vendre des produits français ; ils s’occupaient également de l’achat de la marchandise humaine qui leur parvenait dès qu’ils retournaient chez eux. Ces captifs étaient parqués à Gorée dans des magasins insalubres, des ergastules humides et malsaines où la lumière lutte désespérément avec les ténèbres pour installer un demi-jour d’ailleurs éphémère. Je n’insisterai pas sur l’état de ces mornes prisons, que j’ai déjà évoqué en décrivant la Maison des Esclaves.

Le « bois d’ébène » était donc gardé à Gorée en attendant le passage d’un bateau allant en Amérique, centrale ou du Sud ; les Antilles étaient la terre qui prenait le plus de captifs. Robert Gaffiot [Gorée, capitale déchue, 1933] nous parle de la vie des esclaves à bord mais les auteurs se contredisent souvent et nous nous contenterons de dire que l’équipage arrivait à destination diminué de plus du tiers par les décès. Les littérateurs ont décrit les propriétaires d’esclaves comme des personnages féroces et même sanguinaires, des monstres, et cela s’explique : avides de mots sonores et voulant représenter en drame ce qui fut simplement satire, ils ont transformé et travesti les choses. Si leurs affirmations contiennent des vérités, ils commettent aussi de sérieuses erreurs.

Voici ce qu’écrit Durand (Voyage au Sénégal, 1802)

« Les esclaves qui avaient pris naissance dans les maisons étaient traités avec autant de douceur et d’humanité : on les considérait comme les enfants de la même famille. Ils n’étaient jamais vendus que quand ils se rendaient coupables de quelque crime capital. Cet acte de sévérité n’est pas sans exemples, mais il a toujours coûté autant de larmes au maître qu’à l’esclave. Je me suis parfaitement instruit de l’effet qu’aura produit la loi sur l’abolition de l’esclavage [1794] mais, d’après la connaissance que j’ai de l’extrême attachement des maîtres, je suis persuadé qu’il n’y aura pas de changement sensible dans les conditions : que les uns continuent de commander et les autres à servir ».

* * *

Nous voyons donc par-là que tous les maîtres n’étaient pas cruels comme on le pensait. Le vice de l’histoire est d’amplifier les choses. Mais d’une façon générale l’esclave, par son nom même, était un être misérable sans droits ni privilèges, un animal pour certains, voire une chose pour d’autres ; une chose dont on dispose à sa guise, que l’on peut conserver ou démolir du fait qu’elle nous appartient.

Le commerce du « bois d’ébène » était devenu comme une loi naturelle et toutes les nations le pratiquaient. Cela ne pouvait pas durer plus longtemps. L’Angleterre et la France jugèrent la vente des esclaves comme une chose odieuse, un acte vil indigne d’une nation civilisée. [La traite fut abolie par l’Angleterre en 1807, par la France en 1815]. Mais ce n’est qu’en 1848, le 27 avril, que la France supprima totalement l’esclavage. Cette suppression ne se fit pas d’un seul coup : il fallait que ce fut une émancipation lente de l’être opprimé, une marche des ténèbres vers la lumière. De plus, il fallait – sous peine de ruiner le commerce – laisser aux négriers le temps de chercher une autre marchandise.

1848 reste dans le souvenir du Noir une date mémorable « qui permit au fils d’étreindre sa mère et à la mère d’aimer le père, celle qui devait rapprocher tous les hommes en les plaçant au même rang, celle qui devait arracher l’esclave au fouet, et le fouet au bourreau ».

Le soir, quand août prodigue sa brise bienfaisante et que la lune répand une pluie d’argent sur la plage, les vieillards, tel un troupeau de bœufs au repos, se couchent sur la plage et ruminent le passé. Ils aiment surtout parler de la liberté.

* * *

Voici le récit que le vieux Kanel Fall répète sept fois par semaines :

« Les clairons de la IIe République sonnèrent l’ère de la liberté. Dans tous les coins, on criait : Liberté, Egalité, Fraternité ! La liberté tant rêvée allait enfin venir. Les cellules s’ouvrirent, les esclaves qui travaillaient abandonnèrent leur tâche. Les chercheuses d’eau laissèrent tomber leur charge, les balayeurs brisèrent leurs balais… Les femmes enlevaient leur pagne pour le secouer devant le chef en signe de malédiction.

Seul, dit-on
Le marmiton
Ne quitta pas
Le repas »

Les captifs étaient donc miraculeusement devenus libres. Il leur fallait constituer leur foyer. L’esclave, habitué à obéir, n’avait nullement l’esprit de commandement ni l’initiative du chef. La servitude, en lui enlevant la dignité, avait développé chez lui cet instinct qui pousse l’animal à fréquenter les milieux où il trouve sa proie. Et c’est ce qui firent que beaucoup d’entre eux, incapables de se constituer une famille, ne sachant où aller ni que faire, erraient. Sortis du fond des ténèbres de la servitude, ils étaient lancés dans un monde de lumière qui les aveuglait et dont ils ignoraient tout.

* * *

Aussi certains eurent-ils l’idée de retourner chez leur maître. Ce ne sera plus une domination brutale comme autrefois, mais une sorte d’entente : l’esclave travaillera pour le maître et celui-ci le nourrira. Des cas analogues se rencontrent encore à Gorée. D’autres cependant ont été plus ambitieux que les premiers : ils ont essayé de travailler mais la malchance les suivant partout, ils succombèrent sous leur ignorance de la vie. Seuls les Saint-Louisiens purent s’unir et se gouverner. Blanchot de Verly les aida beaucoup. Il fit d’eux des citoyens et dota la ville d’un Conseil municipal.

 

Goréens esclavagistes

Je juge nécessaire de donner ici les noms des familles qui se sont illustrées dans la traite des Noirs. Les Mulâtresses occupaient presque toute l’île ; elles en étaient les gouvernantes, ce sont elles qui avaient des captiveries, ce sont elles qui pratiquaient la vente des esclaves.

Marie William : propriétaire de la Maison des Esclaves.

Baudin : grand commerçant qui occupait les bâtiments de l’école Faidherbe ; il est connu des Indigènes comme l’homme qui a fait de ses esclaves des Tirailleurs sénégalais.

Grenier : ancien propriétaire du Palais royal, marchand d’esclaves ; il possédait également les deux maisons qui lui font suite [cela n’apparaît pas sur le cadastre] et qui appartiennent maintenant aux descendants des Le Bègue de Germiny.

Scolastique Blanchard : habitait le quartier Bambara.

Khoudia Versa : bâtiment voisin de la caserne actuellement occupée par Mme Adélaïde Sarr.

Madame Piécentin : née Miliane, grande marchande d’esclaves ; son mari était maire de l’île.

Voici une historiette que les Indigènes racontent. Un jour, averti de la visite prochaine du gouverneur Canard, M. Piécentin, maire de Gorée, dit à sa femme :

- Je te prie de n’engager aucune conversation avec mes visiteurs. Laisse-moi faire, je les recevrai comme il faut et de ce fait tu n’auras pas à dévoiler ton ignorance flagrante (Miliane était riche mais ignorante, n’ayant reçu aucune éducation). Tu diras seulement : « Enchantée de vous connaître… Soyez les bienvenus ». Et puis c’est tout, n’est-ce pas ?

- Oui, mon chéri.

M. et Mme Canard sont là. La présentation commence. Mme Piécentin avait épuisé son vocabulaire et par conséquent ne devait plus rien dire. Mais comment l’aurait-elle pu ? Elle, une Mulâtresse de haut rang, une Signare, rester sans parler… il ne fallait pas y penser. Le mari, comprenant son intention, fit tout son possible pour l’éloigner, mais en vain. Elle engagea la conversation : « Madame Canard, je suis très contente de vous voir » ; après cela, elle trouva tout naturel de substituer des mots wolof aux mots français qu’elle ignorait : « Moi si contente d’y aller en France, c’est joli ? » Et sans faire attention à l’étonnement de son interlocutrice, elle continua ; « djiguen tougueul gno mouna solou (les femmes européennes s’habillent bien) »

M. Piécentin, furieux, se fit excuser un instant puis il fit signe à sa femme de venir avec lui. Une fois seul avec elle, il lui dit : « Qu’est-ce que je t’avais dit ? Ne t’avais-je pas donné l’ordre de garder le silence ? » Et Miliane de riposter : « Comment garder le silence ? Je ne suis pas ton esclave, moi. Tu m’as épousée parce que je suis riche ; maintenant tâche de supporter toutes les bêtises que je pourrai commettre ».

Jacques Franciero : a aussi été maire de Gorée. Il eut quatre enfants, dont deux sont encore vivant. M. Bourciac (coopérative militaire de Dakar) est son petit-fils.

Bederaine : si l’histoire ne fait point cas de cette Goréenne, la légende ne l’épargne pas. Aux dires des Indigènes, elle personnifiait la femme méchante, l’être cruel, impassible, sans autre plaisir que celui de voir mourir les hommes. Les pleurs et les plaintes des mourants ne la troublaient pas. Pour elle, une personne en agonie ne valait pas mieux qu’un cobaye empoisonné. Elle était grande et forte ; rien ne lui faisait peur et elle abusait de sa force. Ses sujets ne connaissaient auprès d’elle que coups et injures. Quand elle se reposait, trois ou quatre esclaves venaient la ventiler.

Un jour qu’elle dormait, les quatre ventileurs [sic] eurent l’idée de l’étrangler. Le plus fort se jeta sur elle et lui serra la gorge, les autres tentèrent de l’immobiliser en lui tordant les pieds et les mains. Sa réactions fut telle que nos assassins eurent peur et lâchèrent prise (l’esclave ne fait rien avec confiance). Pensez bien si la brute hésita à les étrangler un à un.

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On parle encore d’une autre révolte d’esclaves. Il paraît qu’autrefois les captifs travaillaient derrière le Castel. Ils profitèrent de cet isolement pour s’entendre et tâcher de s’évader. Une grande pirogue fut construite. Mais au dernier moment, l’un d’eux, un griot qui aimait une esclave de Gorée, alla révéler le complot à son chef. La sanction fut terrible : on procéda à la vente séparée, c’est-à-dire que le père, la mère et l’enfant devaient être vendus à trois propriétaires différents. Quelques années plus tard, d’autres esclaves tentèrent de s’évader. Les meneurs furent fusillés derrière le Palais royal pour servir d’exemple aux autres.

Il est d’autres noms que le peuple a négligés. A force de ne plus en parler, on a fini par les oublier, et toutes des figures seront effacées. Parfois, dans les conversations, les vieillards en parlent avec un petit air de mépris, mépris né de l’oppression dont ils ont été l’objet de la part de ces indignes propriétaires qui n’avaient pour leurs sujets ni considération, ni pitié.

 

 

LES GOREENS ET LEURS COUTUMES

 

La population de Gorée

Le nom de Gorée est passé dans le langage populaire comme symbole de l’abandon et de la petitesse ; petit comme Gorée, vide d’âmes comme Gorée… Cette ironie est exagérée car Gorée, avec une superficie de 18 hectares, réunit une population de 500 habitants, soit une densité d’environ 3 000 par km2.

Il est vrai que les générations précédentes ont fortement émigré mais, pour une petite île, les habitants restent quand même en nombre. Dans cette population, nous compterons environ 100 natifs de Gorée ; le reste est formé par des Européens (instituteurs, imprimeurs, militaires…) et des Toucouleur, Sérer, Peul, Soussou. Bons cuisiniers, les Soussou occupent presque toutes les places disponibles chez les Européens, les autres, moins travailleurs, se contentent d’être boys ou de ravitailler les ménages en eau.

A force d’économies et surtout de privations, ces individus se payent des complets et fréquentent les jeunes gens de l’île. Ils s’adonnent à leur jeu favori, le football, et finissent par ne plus se distinguer de la population autochtone. Cette erreur porte préjudice à la réputation du vrai Goréen : les mauvais actes des boys lui sont attribués, de sorte qu’il est parfois mal vu. J’insiste sur ce point. Le Goréen n’est pas, comme on le pense, l’être orgueilleux qui s’élève au-dessus de sa condition sociale ; il n’est pas non plus le personnage sombre dont le plus grand mal est d’être commandé. Au contraire, de nature douce et gaie, je dirai même un peu fier, il s’attache rapidement à son entourage qu’il essaye de satisfaire le plus possible.

Il a presque toujours vécu avec les Européens ; « les habitudes françaises, modifiées par la latitude, y ont absorbé le cachet indigène ». Les habitants s’habillent bien et semblent en tirer une légère fierté. S’il est vrai que l’habit ne fait pas le moine, aux yeux du public il le fait parfois, surtout les jours de fête quand les demoiselles demandent à danser. L’amour-propre domine dans tous ses actes. Pour rien au monde – sauf en de rares exceptions – vous ne verrez un Goréen s’abaisser devant vous pour gagner votre sympathie.

On peut tout obtenir des natifs de l’île si on les prend par la douceur. Montrez-leur que vous les aimez, vous serez heureux ; mais essayez de les prendre par la violence : ils vous obéiront tant que vos ordres leur paraîtront justes. Si vous exagérez, vous aurez alors affaire à des êtres têtus et inflexibles, d’une extrême arrogance. Rien ne leur fait peur quand ils sont en colère. Ils crieraient aussi bien contre le commissaire de police que contre le gouverneur général.

Ils sont surtout très sensibles aux injustices : « à fautes égales, peines égales », telle est leur devise. Leur trait dominant est la franchise : ils disent tout ce qu’ils pensent, sans considération des conséquences. A part cela, ce sont des sujets doux et intelligents, souvent un peu nonchalants (influence de la réclusion d’une vie insulaire).

 

Les Goréennes

Il serait bon de commencer par ce qui existait autrefois. Et bien sûr de mentionner les célèbres signares. On désignait sous ce nom les Mulâtresses descendant des directeurs de maisons de Commerce, des divers peuples européens qui ont été en contact avec les naturels de l’île. Je citerai les Potin, Delmas, Angrand, Le Bègue, Déproge, William, Dupuy, Dumont, Nelson, Sambin. Les signares constituaient autrefois la haute classe. Presque toutes marchandes d’esclaves, elles étaient devenues très riches et pouvaient se payer le luxe de belles parures. Elles portaient en général une grande robe traînante et une coiffure à large bord. « Elles étaient heureuses de leur teinte brune et prenaient toutes sortes de précautions pour ne pas la ternir. C’est bien simple : elles ne sortaient que le soir pour exhiber leur toilette. Le reste du jour, elles envoyaient leurs esclaves ».

Presque toutes ces familles ont quitté Gorée. Les Déproge sont actuellement en Amérique, laissant tout leur bien à une femme indigène, probablement leur protégée. Le reste de la famille Le Bègue de Germiny est à Dakar… Il serait inutile de continuer à parler de ces familles d’antan qui ont aujourd’hui disparu. Attachons-nous plutôt au présent.

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Actuellement on trouve à Gorée des Mulâtresses et des femmes indigènes, mais toutes sont très unies. Elles vivent dans la plus grande intimité et l’on pourrait presque dire que tous les habitants de l’île sont comme les membres d’une même famille. Les personnes âgées elles-mêmes ont conservé cette marque de fraternité. Elles se groupent le dimanche pour causer et, afin de se voir régulièrement, elles ont créé une sorte de société. Elles « payent l’apéritif » chez elles à tour de rôle, et de la sorte tout le monde y assiste.

Les militaires entrent dans toutes les maisons où ils espèrent trouver des demoiselles. On les reçoit avec les égards dus aux étrangers et l’indulgence que l’on a pour le soldat et l’étudiant. Les gobis (sous-officiers) sont heureux de passer leur temps chez la Syrienne Mme Abeylard, où ils sont sûrs de bien boire.

Les Goréens se groupent le soir sur la plage – surtout quand il fait chaud – et s’amusent à toutes sortes de jeux : saut en longueur, course à pied… Les élégants se mettent auprès des jeunes demoiselles pour entendre leurs contes. D’autres se baignent au clair de lune dans le seul but de faire pétiller les étincelles phosphorescentes de la mer.

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Les rapports entre Européens et Indigènes n’en sont pas moins intimes. Il y a des exceptions mais, dans l’ensemble, Blancs et Noirs s’entendent bien, surtout quand ils travaillent dans le même établissement. Je donnerai comme exemple MM Cosnard et Ouezzin, ou M. Sarr et les Européens de l’Imprimerie.

Voilà comment on vit à Gorée ; voilà quels sont les rapports entre les habitants de l’île. La concorde prévaut, même s’il n’est pas rare de voir dans la rue deux femmes se quereller pour des futilités.

 

Chrétiens et musulmans

Deux religions se partagent presque également les habitants, le catholicisme et l’islam ; on trouve aussi quelques protestants, pour la plupart du temps venus de Bathurst [Banjul] ou de la Gold Coast [Ghana], deux ou trois francs-maçons et des libres penseurs (parmi les personnes venus travailler sur l’île). Les catholiques invoquent Dieu dans une grande église construite depuis 1833 pour remplacer l’ancienne chapelle déjà mentionnée.

La mission catholique [presbytère] se trouve rue Saint-Germain. C’est dans cette maison que nous allions nous amuser lorsque nous étions plus jeunes ; tout était installé pour nous recevoir : balançoires, cordes lisses, ballons, jeux de loto, de l’Oie… Le curé pensait que c’était là un moyen de nous empêcher de sortir. Nous organisions ce que nous appelions des « campagnes », c’est-à-dire des promenades autour des ruines voisines du Castel. Quand il y avait campagne, nous allions dans les maisons abandonnées cueillir toutes les papayes mûres, secouer les jujubiers et jouer à cache-cache parmi les pierres croulantes.

Les vieilles femmes qui tenaient à leurs papayes ne tardaient pas à aller nous dénoncer au curé, lequel nous sermonnait comme il le faut… ce qui ne nous empêchait pas de recommencer la semaine suivante. Il y avait à ce moment deux abbés à Gorée : le Père Yalland, déplacé pour laisser la place au Père Marquette qui mourut de fièvre jaune en 1927, et le Père Renault. J’ouvrirai ici une parenthèse sur l’épidémie de 1927 car c’est à cause d’elle que la mission de Gorée reste presque toujours fermée.

La fièvre jaune faisait de nombreuses victimes à Dakar et bientôt on décela la présence du Stegomya fasciata à Gorée. On interdit aux Européens de passer la nuit dans l’île : la chaloupe venait les prendre le soir et les ramenait le lendemain matin. Les religieuses, ne pouvant pas laisser les jeunes étudiantes sans surveillance, durent annexer le couvent à celui de Dakar (Saint-Joseph de Cluny). Tous les Blancs avaient obéi à l’ordre donné sauf deux qui s’excusaient en disant qu’ils avaient déjà eu la fièvre jaune et étaient donc immunisés.

Le Père Marquette tomba malade mais pour rien au monde il ne voulait quitter Gorée ; on dut le conduire de force à Dakar où il reçut les soins des Sœurs de l’Immaculée Conception, mais mourut peu de jours après. Le Père Renault vivait dans une sorte de mélancolie. Devenu vieux, la paralysie avait atteint ses jambes. Il souffrit beaucoup et suivit de près son confrère au tombeau. Cela fit dire que la mission de Gorée était hantée et, quoique les prêtres ne semblent point superstitieux, aucun d’eux ne voulut venir sur l’île après l’épidémie. Seul un abbé « sourd comme un pot » se présenta. Il confessait les paroissiens chez lui car à l’église ils auraient été obligés de crier leurs péchés, ce qui est contraire à la règle. On le déplaça, il devint aveugle et mourut l’année suivante.

Quand on apprit que le Père Abuven était mort et que le Père Yalland avait perdu la vue, les Indigènes ne purent se défaire de l’idée que cette maison était hantée : on la disait habitée par un vieux curé et sa femme, une religieuse nommée Hélène Gana dont je parlerai plus loin. Actuellement Gorée n’a plus de curé. Le Père Saimbault, qui habite Dakar, y va tous les samedis à midi, confesse les fidèles et leur donne la communion le dimanche matin. Il reste toute la journée pour dire la messe et les vêpres. Le lendemain matin, après une messe basse, il rentre à Dakar par la première chaloupe. On peut cependant le faire venir pour des cas d’urgence, par exemple pour donner l’extrême-onction à un malade sur le point de mourir.

La Mission n’étant ouverte qu’une fois par semaine semble dans l’abandon : les pervenches envahissent la cour et l’on ne peut jeter un œil derrière la porte et les escaliers sans remuer les cendres du passé : les bancs de la salle de catéchisme sont toujours à la même place, l’image de la Sainte Vierge n’a pas bougé.

Qui pourrait, dans ce cadre mélancolique, replacer la figure du Révérend Père Marquette dont la seule morale était la tolérance ? Il nous a toujours enseigné le respect de l’opinion d’autrui ; il nous a montré, en nous lisant successivement la Bible et le Coran, combien nous devons aimer la religion musulmane comme la nôtre.

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Si les catholiques ont leur église, les marabouts [sic] disposent eux aussi d’une mosquée. Blottie derrière le Castel, elle ouvre sa porte aux rayons pourpres du couchant. Deux petites tours – comme des clochers d’église – encadrent une grande pièce centrale, où se fait la prière. Les ailes servent de magasins et on y garde les brancards, parapluies, enfin tout le nécessaire pour accomplir les cérémonies funéraires. L’imam de la mosquée est également l’horloger de l’île.

 

Le génie de l’île

Si musulmans et catholiques invoquent le même Dieu sous des noms différents, s’ils ont foi en lui et implorent sa protection, ils ne contribuent pas moins à perpétuer les anciennes croyances, nées soit d’une légende soit d’une coïncidence bizarre sitôt prise pour base et généralisée. Les vieilles femmes sont les principales colporteuses de ces superstitions. On peut voir une des vieilles habituées de l’église s’agenouiller face à la lune naissante et marmotter naïvement : « Lune, notre sœur, bienfaitrice de nos aïeux, illustre envoyée de l’Unique, veille sur nous, protège nos enfants, nos maris, guide leurs pas vers le chemin du bonheur et de la prospérité… ».

N’invoque-t-on pas aussi Mame Coumba Castel, génie protecteur de l’île ? C’est une vieille femme qui, depuis la fondation de l’île, vit dans un endroit bien protégé du Castel. Elle veille sur la ville et protège ses habitants : pour ceux-ci, c’est l’envoyée de Dieu, celle qui peut tuer ou ressusciter selon sa volonté. Il n’est  pas d’exclamation, de déclaration que l’on ne prononce sans l’accompagner du nom de Coumba Castel. Forme-t-on un projet ? Désire-t-on mener à bien une entreprise ? On se recommande à Mame Coumba Castel.

Cette femme sait tout, peut tout, rien ne lui échappe : « elle est partout ! ». Son âge ne se compte pas en années mais en millénaires puisqu’elle est née en même temps que l’île. Sa taille est celle d’un géant de 16 ans ; ses yeux ne se ferment pas, n’ayant pas de paupières ; ses cheveux, d’un blanc brillant, lui frappent les talons quand elle marche. A part cela, rien de particulier : elle s’habille comme un être ordinaire, pagne, camisole mais point de souliers. Les soldats qui montent la garde au Castel prétendent l’avoir vue la nuit au milieu de ses enfants, car elle en a fait, sans doute depuis l’ère tertiaire ; elle passe et repasse en silence, les enfants font le ménage et d’autres lavent le linge…

Cette divinité [ce génie] commande donc l’île. Les personnes qui y viennent dans le but de faire du mal meurent, aussitôt débarquées. Pour entendre ces choses, il faut se placer à côté des vieilles qui le plus souvent vous chassent car les enfants ne doivent pas écouter la conversation des parents : toutes les légendes se passent dans l’ombre et vous n’entendrez jamais un jeune homme parler de Mame Coumba Castel.

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- On parle aussi du cheval à trois pattes qui fait le tour de l’île après minuit et tamponne tout ce qu’il rencontre. Souvent ma grand’mère me disait au réveil : « Maurice, as-tu entendu cette nuit le cheval qui galopait ? »

- Nous avions un jour discuté au sujet d’une auto qui passait à vive allure entre minuit et une heure du matin (ma grand’mère m’avait promis de me réveiller à son prochain passage) ; trois nuits durant, je dus interrompre mon sommeil sans rien entendre ! Les grand’mères sont seules à entendre de pareilles choses…

- A la pointe Nord, il y a – dit-on – un canon qui demande du tabac à tous ceux qui se promènent dans son voisinage après minuit ; si vous ne lui en donnez pas, vous allez mourir.

- Un mur de sable se déplace à certaines heures de la nuit ; s’il vous trouve sur sa route, on n’entendra plus parler de vous…

- Et tous ces petits nains qui vous hypnotisent et vous conduisent derrière le Castel ? Quand on arrive à prendre la calebasse qui leur sert de coiffure, on a tout ce qu’on veut…

- Et tous ces pénates [dieux de la maison chez les Romains], bons ou méchants, qui réveillent doucement ou qui tuent ceux qui passent la nuit dans la cour de leur maison ?

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Voici une liste des conseils et interdits recueillis à Gorée auprès des vieux (et surtout des vieilles) en notant que, d’une façon générale, le jour appartient aux hommes et la nuit aux génies.

- Une chambre éclairée ne doit pas avoir ses portes béantes : les génies ne tarderaient pas à y jeter le mauvais sort. On ne doit pas éclairer une cour la nuit.

- Ne pas siffler dans la rue à partir de 10 h du soir. Si un mauvais génie vous répond, votre bouche se déforme. Ces derniers n’aiment pas que l’on tourne la tête en marchant : si le cas se produit, l’histoire de la gifle [ ?] recommence.

- Ne vous couchez pas avec vos souliers, ou alors que celui qui vous réveille vous fasse tomber, sans quoi il est menacé d’un grand malheur, le plus souvent un incendie.

- Avant de boire du vin, on en verse quelques gouttes par terre pour abreuver les morts, sans quoi le verre se renverserait. On ne doit pas jeter de l’eau chaude sur le sable, car les morts dorment dans la terre.

- La veille de la Fête des Morts, on laisse des aliments dans des marmites placées devant la porte, car c’est le jour où les disparus viennent rendre visite à leurs parents ; la maman est très contente quand, le lendemain, elle trouve sa marmite vide (elle ne songe assurément pas aux chats…).

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L’église est le lieu que l’on juge le plus dangereux la nuit. Les statuettes des saints deviennent vivantes, les morts reviennent, assistent à la messe et chantent comme de vrais fidèles… La maison du curé [le presbytère, rue Saint-Germain] a également sa part de légende. Comme dit précédemment, elle serait hantée par un vieux prêtre marié à une religieuse, Hélène Gana (Hélène n’est point le prénom d’un homme, mais il me serait très difficile de voir la source de cette erreur) ; l’un et l’autre ont été maudits par le Ciel qu’ils avaient essayé de tromper, et maintenant ils vivent reclus, visibles la nuit seulement et – de plus – jaloux de tous les curés qui viennent à Gorée. On dit que ce sont eux qui les tuent.

Quand, pendant leur retraite, les jeunes communiants dorment la nuit, une barbe blanche apparaît par le trou d’un carreau brisé… mais c’est le Père Yalland qui venait jeter un coup d’œil pour voir si tout le monde dormait en paix et s’il n’y avait pas d’absent.

 

Cérémonies funéraires

Il n’y a pas de particularités à Gorée : ce sont les mêmes que l’islam et le christianisme imposent partout. L’île n’ayant pas assez de place, les habitants sont obligés d’ensevelir leurs morts à Dakar dans un cimetière annexe ; là tout est calme et mélancolique.

On y trouve tous ces grands noms qui ont illustrés la politique locale : les Le Bègue de Germiny, les Claude Potin, les Pierre Cissé, les Robert Dolly, les Père Marquette, toutes ces âmes jadis célèbres, aujourd’hui plongées dans le néant et qui n’ont plus, pour émouvoir les visiteurs, que leur dalle de marbre qu’une herbe jalouse tente en vain de ravir à nos yeux.

On a pourtant découvert deux tombes sur l’île ; la première dans la cour de l’Ecole William-Ponty, où l’on voyait une dalle appuyée contre un mur, avec un texte en anglais [elle est exposée au Musée Historique] ; la seconde se trouve encore dans un des magasins de l’Ecole annexe : c’est une grande dalle et je me souviens, étant plus jeune, d’avoir été incapable de la soulever avec l’aide de cinq camarades.

Revenons à l’histoire du cimetière. Autrefois, le convoi funéraire voyageait par un bateau spécial exclusivement réservé à cet usage. Il accostait à un petit wharf situé sur la plage de Bel-Air et le reste du chemin se faisait à pied. Aujourd’hui, plus de bateau spécial. La cérémonie religieuse se fait à l’église de Gorée ; le cortège prend la chaloupe ordinaire, puis des voitures pour aller jusqu’à Bel-Air.

Notons aussi que la plage de Gorée a aussi servi de cimetière dans quelques cas d’urgence : on y a enterré les corps de naufragés que la mer rejetait sur le rivage.

La coutume locale exige que des sacrifices soient faits aux morts les 3e et 8e jours qui suivent le décès. On distribue du pain aux malheureux et aux enfants. Le huitième jour est plus pompeux, c’est une noce, un gala plutôt qu’une cérémonie sacrée. Les participants sont conviés à un grand festin où le vin coule en abondance ; ils reçoivent un morceau de pain et les sept boules traditionnelles, des galettes faites avec de la farine de riz ou de mil. Le nombre 7 est fatidique, le Noir le craint et le vénère. Symbole de crainte pour le riche, de charité pour le pauvre, il est pour lui ce qu’est le 13 pour l’Européen. Tout ce que l’on donne aux aveugles, aux mendiants doit se mesurer par 7. Ce préjugé est l’objet de fréquents conflits entre familles.

Les Goréens s’occupent de leurs morts le plus qu’ils le peuvent. Pendant la période de deuil, ils s’abstiennent de tous plaisir. Les tombes sont bien entretenues, et les visites au cimetière fréquentes. Celui qui néglige le tombeau d’un parent est haï par tous ses amis.

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A ce propos, on peut évoquer le monument que nous voyons au jardin municipal érigé à la mémoire de tous les médecins et pharmaciens victimes de l’épidémie de fièvre jaune de 1878 [où sont inscrits 21 noms] ; il fut un temps où les médecins voulaient transporter cette statue à l’hôpital, mais la municipalité s’y était opposée.


 

VIVRE A GOREE

 

Le climat

Comme dans tout le Sénégal, le climat de Gorée est caractérisé par l’alternance de deux saisons : une saison humide [hivernage] de juin à mi-octobre, et une saison sèche occupant le reste de l’année.

Je suis né à Gorée, mais je n’ai jamais pu comprendre son climat ! On se demande si vraiment on est en saison sèche ou en saison humide…
- En octobre il fait très chaud, le soleil ardent brûle tout.
- En décembre-janvier, un froid du diable vous glace les os.

En géographie, on parle d’influence de la mer mais, s’il m’est permis de parler ainsi, je dirai plutôt que la mer – quand elle est calme – augmente la chaleur : les rayons se réfléchissent à sa surface et se propagent sur la terre.

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Le brouillard arrive vers mars, avril et mai. La chaloupe en souffre souvent : je me souviens, un jour nous étions obligé de sonner les cloches de l’église pour prévenir le capitaine qui était sur le point de « jeter le bateau contre le Castel ».

Logiquement, le froid devrait diminuer vers mai, et l’on s’étonne de le voir parfois durer jusqu’en juin : tantôt il fait chaud, tantôt il fait froid. En hivernage, les pluies sont abondantes et il souffle des vents d’Est, d’Ouest et du Nord-Est. Quand les vents viennent du Sud-Ouest, on peut s’attendre à une véritable tempête. En septembre, les vents sont très capricieux : ils changent de direction d’un moment à l’autre. Les pêcheurs le savent et, pendant toute cette période, ils ne s’éloignent pas de la côte.

 

Productions végétales et pêche

Le sol de Gorée se prêterait peut-être à la culture si les dimensions de l’île étaient plus grandes. Autrefois, Baïla Kane semait des cacahuètes sur les pentes du Castel, du mil et du maïs à côté de la caserne. On ne pouvait se flatter d’en avoir beaucoup ; celui qui les cultivait agissait non par nécessité mais par simple plaisir de faire produire la terre. Le gombo y réussit également bien, ainsi que la citrouille et le melon. La patate se heurte sans doute aux cailloux, mais elle s’y développe quand même. Le jardin scolaire produit beaucoup de légumes ; les fleurs y réussissent aussi bien.

Quant aux arbres fruitiers, il n’est pas une rue, une place, un coin où l’on ne passe sans rencontrer soit un baobab, soit un cocotier. Le jardin de l’école est rempli d’orangers, de citronniers, de goyaviers, de corossoliers et même de sapotilles. La papaye se rencontre presque partout. On trouve des grenadiers et des manguiers dans certaines maisons, mais tous ces fruits ont une saveur aigre certainement due au voisinage immédiat de la mer. On rencontre en outre certaines plantes ayant des propriétés curatives.

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Si Gorée n’est pas particulièrement favorisée pour la végétation, elle n’a rien à envier aux cités de la côte en ce qui concerne la pêche. La mer qui l’entoure de tous les côtés et ses rochers donnent asile aux poissons les plus délicieux.

Des pêcheurs de Guet-Ndar viennent y passer la bonne saison, et repartent dès qu’arrivent les premières pluies. Ils vont à la pêche le matin pour rentrer vers 10 ou 14 h, d’autres préfèrent y aller le soir et revenir au lever du jour, de sorte que l’on peut avoir du poisson frais presque tout le temps. Les petits chômeurs de l’île passent leur temps à pêcher sur le wharf, et arrivent ainsi à gagner un peu d’argent.

La mer est très poissonneuse autour de Gorée. Quand vient le froid, les sardines se multiplient et grandissent. Les gros poissons les chassent et les poursuivent jusqu’à environ 2 m de la plage. Elles y forment un banc serré et y restent parfois pendant trois ou quatre jours, ce qui permet des « pêches miraculeuses » : les enfants plongent avec des paniers vides et les remontent remplis. Les poissons sont si serrés que les baigneurs se mettent entre eux sans qu’ils s’écartent.

Les filets obtiennent aussi des résultats satisfaisants. Voulez-vous avoir des langoustes ? Eloignez-vous de la plage, jetez votre filet au voisinage des rochers en l’accrochant à un madrier ancré. Le lendemain, venez le tirer et vous remarquerez que non seulement vous avez pris des langoustes, mais aussi de grands mollusques qui arrivent à peser jusqu’à 5 kg.

Requins et grandes raies, tous deux réputés dangereux parce qu’amateurs de sang humain, fréquentent assidûment le wharf pendant l’hivernage. Le requin manifeste sa présence en faisant sortir sa nageoire dorsale, pointe mouvante émergeant de l’eau, qui se déplace avec la rapidité d’une flèche. La raie, beaucoup plus sournoise et sans doute beaucoup plus dangereuse, glisse dans l’eau avec discrétion : quand la mer est claire, on voit une masse noire pouvant atteindre jusqu’à 4 m de d’envergure, une tache colossale et sombre que, sans les légers mouvements ondulatoires des nageoires, on prendrait pour l’ombre d’un nimbus. Les Indigènes prétendent que, quand elle attrape un homme, elle va l’étouffer en le serrant contre le fond de la mer. Après quoi elle suce son sang, ce qui lui est assez facile du fait qu’elle a sa bouche sur le ventre.

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Par temps calme, les marsouins évoluent au loin vers l’horizon, ou s’exhibent derrière la chaloupe. On prétend que quand un marsouin rencontre un naufragé, il le porte sur son dos et l’amène au rivage. C’est là une chose à démontrer, les Jonas ne semblant pas exister de nos jours…

Les rochers abritent une faune abondante et variée. Les patelles y pullulent, ainsi que les bigorneaux : il n’est pas une pierre mouillée par la mer qui n’en porte une quantité respectable. Quant aux oursins, n’en parlons pas, on les rencontre partout. Les vieux racontent que, lorsqu’on est piqué par un oursin, la partie malade se gonfle ou se dégonfle selon que la marée est haute ou basse… Je n’arrive pas à m’expliquer ce phénomène. Si le poisson arrive à manquer, vite on accommode un repas avec des patelles ; c’est d’ailleurs assez appétissant.

 

Se ravitailler à Gorée en vivres et eau

Gorée possède une boucherie, mais comment y compter ? Elle n’a de la viande que le dimanche ou les jours fériés, et encore… C’est pourquoi les greniers sont remplis de poissons et de viandes salées.

Dès qu’arrive la fin du mois, les ménages vont faire leurs provisions à Dakar. Ils achètent le nécessaire pour trente jours : sac de riz, bidon d’huile, boites de conserves ; en somme tout ce qui pourrait leur servir dans le cas où, pour une cause quelconque, la chaloupe ne ferait pas ses rotations habituelles. La provision mensuelle est faite, mais on a constamment besoin de légumes, de viande…

On peut prendre un abonnement mensuel, ou alors faire appel à la bonté de ceux qui vont sur le continent. Je citerai ici Maïmouna Diop et Mame Khar : ce sont deux femmes qui se rendent tous les jours au marché de Dakar. Elles se chargent de toutes les commissions de l’île. Elles gagnent leur vie en revendant à Gorée ce qu’elles ont acheté ailleurs. Leurs marchandises sont étalées sur le petit marché de l’île, le plus souvent dans de mauvaises conditions.

Les marchands de Yoff, de Ngor, de Mbao et de Cambérène viennent en pirogue pour vendre leur charbon. Ils apportent aussi des poulets, des canards, des œufs, du son, des tomates, des paniers, des calebasses. En partant, ils achètent de vieux lits et les chiens malades : ces derniers gardent les champs.

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Autrefois, les puits étaient nombreux à Gorée ; on en trouvait dans presque toutes les rues mais ils contenaient une eau légèrement salée due au voisinage immédiat de la mer. Le Service d’Hygiène a fini par les combler, car ils favorisaient la prolifération des moustiques.

Dans toutes les maisons, on trouve des citernes alimentées par les eaux de pluie. Dès que l’hivernage approche, on pompe l’eau et on les lave ; elles se remplissent à nouveau avec les nouvelles ondées et l’on a tout le temps une boisson saine, fraîche et abondante. Pour faire le ménage, les femmes emploient l’eau du réservoir, que les habitants de l’île appellent Château d’Eau. Il est alimenté par un bateau-citerne qui vient à Gorée une fois par semaine. Des pompes aspirantes et refoulantes achèvent le travail en remplissant les citernes de l’école annexe et de l’ambulance.

 

Communications avec l’extérieur

Elles furent jadis assurées par les chaloupes de la Cie Maurel Frères, dont les bureaux occupaient les bâtiments de l’Ecole William-Ponty, puis par la Cie Delmas. Aujourd’hui le monopole de ce transport appartient au Port de Commerce de Dakar, une entreprise administrative. Celui-ci fournit des chaloupes plus puissantes et munies d’un matériel de sauvetage plus perfectionné que celui que nous pourrions trouver sur les Victor ou Jeanne des Cies Delmas et Maurel. On y est bien quand la mer est calme, et c’est avec plaisir que l’on suit des yeux le sillage argenté que le vapeur laisse derrière lui.

On s’y sent mal à l’aise quand la mer est mauvaise. Quand soufflent les vents du Sud-Ouest, la chaloupe éprouve beaucoup de difficultés à accomplir son parcours habituel ; les passagers se mouillent, et bien des fois elle a dû retourner à son point de départ. Il y a quelques années, la chaloupe est venue trois jours de suite à Gorée sans jamais pouvoir accoster ; la tempête était terrible, le niveau de la mer au plus haut. Dans cette situation de blocus, les habitants durent se nourrir de salaisons.

La chaloupe effectue un service régulier avec un horaire fixe. On peut cependant la louer en cas d’urgence (120 Francs). Cela est facile maintenant qu’il y a le téléphone ; autrefois, quand un malade agonisait, on devait louer une pirogue pour aller appeler un curé à Dakar.

Gorée dispose de trois wharfs dont un seul en bon état, les deux autres, au Nord-Est et au Sud-Est, appartenaient aux Etablissements Maurel et Prom et Maurel Frères. Celui du milieu demandant de sérieuses réparations, on a vu la nécessité de construire un appontement plus long et plus haut : c’est celui qui existe actuellement, et qui a été consolidé à son extrémité par deux rangées de blocs de béton armé.

L’appontement que nous voyons actuellement a été construit en 1927 sous la direction d’un maître-charpentier, Tialiss Ndiaye, personnage comique sur qui on a improvisé beaucoup de chansonnettes.

Le téléphone existe à Gorée depuis un ou deux ans : on en trouve à la mairie, à l’imprimerie, à l’ambulance, au commissariat de police, à la douane. Un petit bureau de poste, sous la direction de M. Sarr, s’occupe de la correspondance. Un câble [télégraphique] sous-marin existait autrefois mais, rongé par l’eau de mer, il a fini par se diviser en deux ; il paraît qu’on en a installé un autre au Castel.

 

Service de santé

De tout temps, il y a eu à Gorée un docteur en médecine européen ; les deux derniers ont été des Suisses. Pourtant, depuis six ans ils ont été remplacés par un médecin auxiliaire (M. Bourguignon vient de partir) qui a à sa disposition des infirmiers militaires, le plus souvent des tirailleurs libérés ; il dispose aussi de douze prisonniers chargés d’entretenir la propreté de la ville et de détruire les gîtes à larve.

L’île possède une grande ambulance, et je dis ambulance pour les insulaires ; je dirais plutôt hôpital pour les autres car les militaires de Dakar y sont envoyés en convalescence. On y loge aussi ceux qui ont des maladies vénériennes.

Le médecin-auxiliaire s’occupe aussi des accouchements en cas d’urgence. Les femmes ont toujours demandé à ce qu’il y ait une sage-femme dans l’île, mais cette demande n’a jamais reçu une suite favorable. Je me souviens qu’il y a trois ans, une femme avait accouché dans la chaloupe alors qu’elle se rendait à la maternité de Dakar.

 

Organisation scolaire

Les Frères de Saint-Joseph de Cluny furent les premiers à créer une école (1840) après les Frères de Ploërmel. C’était un enseignement à connotation fortement religieuse. Préparés jusqu’au niveau du certificat d’études primaires élémentaires, les élèves allaient continuer leurs études à Saint-Louis car cette ville possédait déjà une école primaire supérieure. A leur sortie, les étudiants étaient placés dans les diverses branches de l’administration : douane, poste… Mais la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 entraîna la chute de ces institutions religieuses. Une école publique fut créée, et annexée en 1912 à l’Ecole William-Ponty.

Après les Frères, l’enseignement végétait et il fallait tout recommencer, ce qui était assez pénible. Le meilleur moyen – semblait-il – de pénétrer les mystères de la race noire fût de créer des agents intermédiaires entre l’Indigène et l’Européen. Le choix tomba sur l’instituteur et sur le médecin auxiliaire [bientôt appelé médecin africain].

C’est donc dans le but de former une élite digne de s’interposer entre la France et l’Afrique que fut créée en 1912 l’Ecole William-Ponty, destinée à former des instituteurs indigènes. Une section préparatoire à l’Ecole de Médecine de Dakar y fut créée plus tard et l’on vit s’ouvrir en 1927 une section administrative, temporairement supprimée mais ré-instituée en 1933. Je n’insisterai pas plus sur l’Ecole William-Ponty du fait qu’elle a été transférée en 1937 à Sébikhotane.

Il existait jadis sur l’île une école professionnelle, l’Ecole technique Pinet-Laprade [actuel dispensaire de l’Ordre de Malte]. Transférée à Dakar, elle n’a laissé à Gorée qu’une section, celle des imprimeurs.

L’école maternelle, qui dépendait de l’école de garçons, a également été supprimée. L’école annexe elle-même est devenue une école publique depuis le départ de l’Ecole William-Ponty.

Le Couvent des Sœurs a été transféré à Dakar pendant l’épidémie de 1927, comme vu plus haut. On a envisagé de créer une « Ecole de Métis » à Gorée, mais je n’en entends plus parler.

Administration

Gorée a été une commune de plein exercice depuis 1872, administrée par un maire assisté d’un Conseil municipal. Le service municipal comprenait un service de police, une justice de paix... Le développement de Dakar [créé en 1857] lui fit beaucoup de mal, et je ne citerai ici que le transfert du Gouvernement Général [en 1907]… Le dernier maire fut  M. Roboth Dolly [1928-1929].

Actuellement, Gorée est rattachée à Dakar et le maire est remplacé par un secrétaire municipal dépendant du maire de Dakar. On y trouve en plus un représentant du commissaire de Police de Dakar, actuellement M. Montanary, qui a à sa disposition deux agents de police et des prisonniers [logés dans le Fort d’Estrées, utilisé comme prison depuis 1914].

Il y a en outre un douanier qui n’a pas beaucoup d’occupations, je pense, car il est tout le temps assis devant sa porte.

 

GOREE PUISSANCE MILITAIRE

 

Hier

Les Hollandais furent les premiers à fortifier Gorée en y construisant deux forts, ceux de Nassau et d’Orange, comme vu au début. Par la suite, les puissances rivales ne s’occuperont que de fortifications, à l’exception des Anglais qui, ayant renversé les murailles de l’île en 1663, oublièrent totalement de les reconstruire, ce qui leur valut un juste châtiment : la reprise de l’île par l’amiral Ruyter ; les Hollandais firent toutes les réparations et dotèrent les forts de 42 bouches de canon.

Le vice-amiral d’Estrées qui occupa l’île à la fin de 1677 fit démolir de fort de la Montagne et endommagea fortement celui de l’Anse. Et par la suite Ducasse les répara et les transforma : il n’y eut plus ni Orange ni Nassau mais Saint-Michel et Saint-François. Les destructions et réparations se poursuivirent jusqu’en 1814.

Nous voyons donc au prix de combien de travaux le Castel est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Certains affirment que les Portugais furent les premiers à construire un fort à Gorée, et on rencontre même des gens qui appellent le Castel « Fort Portugais ». Mais les vieux livres que j’ai consultés à la bibliothèque du Gouvernement Général attribuent la première fortification aux Hollandais.

Autrefois, le principe de défense consistait à :

- Battre l’ennemi au loin quand il s’approche de l’île

- Le battre à boulets rouges et avec des bombes quand il s’établit au mouillage et pendant tout le temps qu’il y reste.

- Résister à son débarquement en combinant les forces des deux forts.

- Continuer la résistance dans le cas où il serait entré dans l’île ; on considérait que 600 hommes pouvaient s’opposer à 4 000 ennemis.

Aujourd’hui

De nos jours, on dispose d’un matériel beaucoup plus perfectionné qui permet de mettre de côté boulets rouges et bombes. Mais une grande discrétion s’impose en ce qui concerne le Castel et je n’ai rien pu obtenir des militaires que j’ai consulté. C’est pourquoi je me contenterai de parler des canons que j’ai vus sur la terrasse d’en-haut.

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La défense moderne s’appuie sur la fortification souterraine. Logé dans un creux, le canon peut monter et descendre ; le ravitaillement en munitions se fait par des wagonnets Decauville allant des magasins souterrains aux canons : rien n’apparait à la surface. On peut faire le tour du fort sans risquer sa vie. Les obus qui viennent frapper ses flancs se heurtent au basalte et tombent ; ceux qui passent au-dessus buttent contre la terre et glissent sur le sol cimenté pour aller tomber de l’autre côté de la mer.

Il paraît qu’il existe une grande salle où se tient le commandement en temps de guerre et un long souterrain relie le Castel à la batterie de la pointe Nord [c’est une légende !].

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Des cinq projecteurs d’autrefois, un seul est en bon état. Celui de la batterie s’y ajoute. La batterie est une grande tour, assez épaisse, percée d’une multitude de fentes pouvant laisser passer la bouche d’un canon : on arrive ainsi à surveiller tous les côtés. Entre la construction et la mer, deux canons assez puissants sont montés sur un trou d’environ 2 m de profondeur, avec un système de vis pour les faire monter ou descendre.

Le fort Saint-Jean [probablement la batterie de l’Ouest] était aussi bien garni que la batterie mais se trouve actuellement plus qu’à moitié rongé par la mer qui le baigne, et on l’a désarmé.

La politique actuelle de l’artillerie est de remplacer les canons lourds par des modèles plus légers à longue portée ; cette idée n’est pas d’aujourd’hui, les grands canons qui rouillent sur les pentes du Castel le prouvent assez. L’on voit souvent des militaires charger des obus sur des chalands et on se demande bien ce qui se passe… [ma réponse est] : ces bombes sont devenues inutilisables et l’on va noyer là-bas, à l’horizon, ce que le progrès a rendu inutile. Et les canons de 75 qui étaient les plus modernes cèdent la place à d’autres, plus modernes encore.

Quand il y a tir d’exercice à la mer, on donne ordre aux habitants de l’île d’ouvrir les portes et fenêtres de leurs maisons, ce qui n’empêche d’ailleurs pas les bâtiments de trembler. Le 240 a menacé de renverser toutes les constructions, aussi se garde-t-on bien de le mettre en action.

Les militaires viennent d’installer une grande dynamo qui leur fournit de l’électricité. Ils ont même posé des poteaux dans certaines rues, ce qui veut dire que Gorée n’est pas négligée, et cela s’explique : située près de la capitale de l’AOF, elle doit toujours veiller, être comme la sentinelle qui ne se repose que quand elle sent, à côté d’elle, quelqu’un capable de la remplacer.

Les soldats sont dispersés dans tous les coins. Ils doivent veiller à ce qu’il ne se fasse point de débarquements secrets. La garnison, qui comprend 4 officiers, 11 sous-officiers et 85 hommes de troupes va bientôt s’enrichir d’un effectif beaucoup plus important. Les tirailleurs sont aussi présents, on en compte actuellement plus de quatre centaines.

* * *

 

Il y a quelques années, on parlait de faire de Gorée un centre de convalescence. Son climat semblant à certains moments de l’année favorable aux tuberculeux, on a jugé qu’un sanatorium y trouverait bien sa place. Plus tard, le projet pris de l’ampleur : au lieu d’un simple sanatorium, on pensa à un grand hôpital qui occuperait toute l’île… L’histoire devenait sérieuse car on parlait d’évacuer les habitants. Un terrain leur serait offert du côté de Bel-Air et l’administration se chargerait de construire des maisons à chacun.

Les vieilles femmes furent les premières à riposter : « Nos aïeux sont morts ici, nous y mourrons aussi ». Elles mirent tant d’entêtement que l’administration dut renoncer à ce projet. On ne pouvait quand même pas mettre l’île à feu et à sang pour évacuer la population. Aussi a-t-on jugé nécessaire de laisser faire le temps : les vieillards n’en ont plus pour longtemps, les jeunes sont obligés de partir pour gagner leur vie...

Les militaires veulent eux-aussi occuper entièrement l’île et parlent d’en faire une grande caserne. Ce qui fera que toutes les fortifications seront secrètes. Ils évacueront les habitants par la douceur, ou par la violence, et attendront le transfert de l’Imprimerie.

Et Gorée, poteau inébranlable sur qui la destinée avait accroché son flambeau, glisse dans l’ombre vers l’abandon et vers l’oubli.

 

 

 

EPILOGUE

 

 

Dors, petite île. Ton rôle est terminée mais ta fin ne viendra pas car les siècles t’on rendue immortelle.

Tu resteras pour tous les peuples l’îlot rocheux au  grand nom, la terre d’esclaves dont parle l’histoire.

Tu seras pour les touristes de tous les pays et de tous les temps le Musée Historique de l’Afrique, le lieu mélancolique où l’on vient pour rêver et pour méditer.

Et pour nous tes enfants, pour nous qui t’avons étudiée et connue, pour nous qui, en fouillant dans la cendre du passé, avons su retracer ton histoire, tu resteras la terre sacrée d’autrefois, le tombeau de basalte noir que la mer orne d’une frange d’écume et que l’hivernage recouvre d’un linceul vert ou, comme disait Armand Angrand, « un rocher qui ne bouge pas malgré la tempête ».

Dors, petite île ! Dors sur ton passé glorieux !

© AAMHIS 2013 - Musée Historique Gorée (Sénégal) – Tél (221) 33 842 77 60 < aamhisgoree@gmail.com >   Credit
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