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Prsentation publique au centre socio-culturel Joseph Ndiaye de Gore 11 h - Samedi 17 novembre 2018
Du " Phnix des Tropiques ",manuscrit indit de Maurice Maillat en 5 tomes Gore la Signare , Gore la Ngrire , Gore la Franaise .
Dcs Yves Thilmans - 23 fvrier 2018
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Prsentation de l'ouvrage TIRAILLEURS SENEGALAIS Tmoignages pistolaires 1914-1919 - Mercredi 11 Mars 2015
Pierre ROSIERE-Mamadou KONE-Cyr DESCAMPS prsenteront l'ouvrage l'Institut Franais 18h30
Prsentation du livre les Garnisons de Gore - Lundi 5 Mai 2014
19 heures l'Institut franais de Dakar (89, rue Joseph Gomis) prsentation du livre "Les Garnisons de Gore" de Maurice MAILLAT.
Message de Stephen Grant, membre d'honneur de l'AAMHIS - mardi 18 fvrier 2014
Livres sur Strickland, consul amricain Gore Lien : http://www.youtube.com/watch?v=M-wrBKbOSF8

Le Chevalier de Boufflers

Extrait de  GOREE, PHOENIX DES TROPIQUES, manuscrit inédit de Maurice MAILLAT (1978)

LE CHEVALIER DE BOUFFLERS

 

De tous les gouverneurs qui se sont succédé au Sénégal, c’est certainement le chevalier de Boufflers dont on se souvient le plus. Certes, il n’a rien fait d’extraordinaire. Il n’a pas, tel un Faidherbe, mérité de voir sa statue en pierre ou en bronze sur une place publique. Mais une certaine légende s’est attachée à lui, due surtout à cet amour romantique avec la comtesse de Sabran et la volumineuse correspondance qu’il échange avec elle ; celle-ci nous permet de connaître divers aspects du Sénégal à la fin des années 1780.

Curieux personnage que ce Boufflers, qui ne va au Sénégal que pour payer ses dettes et si possible se refaire une fortune, ce qu’il ne réussit pas. Et également curieuse destinée que la sienne, abbé, puis chevalier de Malte, maréchal de camp, académicien, gouverneur du Sénégal, député aux États-généraux, émigré pendant la Révolution, chevalier puis marquis.

Au Sénégal, il ne séjourne que très peu de temps : arrivé en janvier1786, il en repart en juin, revient en janvier 1787 pour un départ définitif en novembre de la même année, soit 16 mois de présence au total.

Il finit par épouser en 1797 celle qu’il aime de l’amour le plus tendre et finira ses jours comme bibliothécaire de la Mazarine. Né à Lunéville le 31 mai 1738, il meurt à Paris le 18 janvier 1815.

 

Enfance et jeunesse

Il est fils du marquis de Boufflers. Sa mère, fille du prince de Beauveau-Craon, est née de Ligneville, une des quatre grandes familles de Lorraine. Il a pour parrain et marraine le roi Stanislas Leczinski et la reine Catherine. Sa mère est la maîtresse du roi, ce qui explique cela.

Il reçoit une excellente éducation ; sa mère lui apprend elle-même la musique et le dessin, l’abbé Pouquet lui enseigne les auteurs classiques et Saint-Lambert la prosodie. À 20 ans, le roi Stanislas nomme son filleul membre de l’Académie de Nancy.

En 1752 (il a 14 ans), il est nommé coadjuteur de l’abbé de Béchamps avec les bénéfices attachés à cette charge purement honorifique.

En 1757, le roi lui octroie une pension de 600 £ sur l’église Sainte-Marie de Pont-à-Mousson, mais il devra prendre la soutane. Malgré ses protestations, on le fait entrer en 1760 au séminaire de Saint-Sulpice sous le nom d’abbé de Longueville.

Son père, descendant du maréchal de Boufflers, avait passé son temps à guerroyer, fermait les yeux sur les incartades de la marquise dont il eut cependant trois enfants, deux garçons et une fille. Il meurt en 1761, ne lui laissant que peu de ressources ; aussi ne peut-il qu’espérer les bénéfices dont la générosité du roi disposera en sa faveur.

Le roi Stanislas a averti son supérieur que son filleul, de santé délicate, ne peut demeurer enfermé au séminaire et qu’il doit sortir souvent. Le jeune abbé (abbé de cour) sort donc souvent dans le monde où l’une de ses parentes, la maréchale de Luxembourg, veuve en première noce du duc de Boufflers, a patronné son entrée.

Notre héros amuse les salons, il versifie, écrit Aline, reine de Golconde, qui obtient un grand succès et dont il lira lui-même le texte à la marquise de Pompadour ; en 1764, cette pièce sera représentée en ballet héroïque sur une musique de Montsigny.

Il écrit aussi des chansons un peu lestes, ce qui déplait au dauphin, le futur roi Louis XVI. Ses mentors comprennent qu’il n’est pas fait pour la vie ecclésiastique et notre abbé se retrouve lieutenant aux Hussards du comte d’Esterhazy, aide de camp de Soubise.

Pour ne pas perdre ses bénéfices ecclésiastiques, il se fait affilier à l’Ordre de Malte, ce qui lui rapporte 40 000 £ de rente et le droit d’assister, en tant que prieur, aux offices en portant le surplis sur son uniforme.

La règle de l’Ordre de Malte oblige ses chevaliers à « faire leurs caravanes » c’est-à-dire servir au moins un an sur les navires de l’Ordre donnant la chasse aux pirates barbaresques. Pas de renseignements à ce sujet, mais il est certain qu’il s’est plié à cette règle, autrement il aurait perdu son bénéfice.

Il participe à la guerre de Sept-Ans ; la paix signé à Hubertsbourg en 1763 voit son retour à Lunéville. Le roi Stanislas le prend alors comme ambassadeur itinérant ; comme tel, il va féliciter la princesse Christine de Saxe, nommée abbesse de Remiremont, et représente le roi Stanislas lors de l’élection du Roi des Romains à Francfort.

Il est trop pauvre pour défrayer la chronique par ses fêtes, trop indépendant pour se mêler aux intrigues de la cour, aussi voyage-t-il. Un de ses déplacements l’amène à Ferney chez Voltaire, ami de sa mère.

* * *

Son parrain et protecteur meurt 1766. Le 4 avril de cette année, il assiste au mariage de sa cousine Amélie de Boufflers, petite fille de la maréchale de Luxembourg, avec le comte Armand de Gontaut (futur duc de Lauzun).

Sa mère, âgée de 57 ans, s’est installée à Paris après la mort du roi Stanislas avec une pension réduite à 18 000 £; elle croit augmenter ses ressources en se livrant au jeu ; notre chevalier fait de même, perd et ses créanciers le poursuivent. Il tente de participer à l’expédition de Corse contre Paoli mais n’y réussit pas. En 1768, il est pressenti pour un commandement en Pologne (en lutte pour retrouver son indépendance), l’autorisation lui parviendra trop tard.

Après la mort de son frère, tenant du titre, il s’installe en Lorraine au domaine de Malgrange, rejoint par sa mère. En 1775, son régiment est cantonné à Montmirail, mais il se rend à Paris aussi souvent qu’il le peut et s’installe chez sa tante de Mirepoix. Ses amis d’alors sont le duc de Lauzun, le duc de Chartres, le comte de Ségur et surtout le prince de Ligne. C’est ce dernier qui, au cours d’une soirée chez la maréchale de Luxembourg, lui présente Eléonore de Sabran.

En février 1777, il obtient une charge de colonel du régiment de Chartres-Infanterie qu’il commande en second (le colonel en titre étant le duc de Chartres), mais la vie en garnison lui pèse. Les problèmes financiers le poursuivent, il a toujours de grosses dettes. N’étant pas chevalier profès de l’Ordre de Malte, il pourrait obtenir la relève de ses vœux, mais perdrait alors sa pension de 40 000 £ et les bénéfices qui seuls lui permettent de tenir son rang. Sa solde de colonel est de 4 000 £ par an, mais son régiment lui en coûte de 8 à 10 000 par an ; il traine ses dettes de jeu comme un boulet.

 

Madame de Sabran

Née en mars 1749, Éléonore de Manville perd sa mère, née Mignot de Montigny, à sa naissance et son père se remarie. Elle sera élevée ainsi que sa sœur par ses grands-parents de Montigny et par son oncle, intendant des Finances et membre de l’Académie des Sciences.

Pensionnaire au couvent de la Conception, elle y reçoit l’instruction donnée à l’époque aux filles de la noblesse, et découvre le plaisir d’écrire à la lecture des lettres de madame de Sévigné.

A 19 ans, dans les salons de sa grand-mère, elle fait la connaissance du comte Elzéar de Sabran (une ancienne et illustre lignée apparentée à toutes les familles royales d’Europe) seigneur de Baudinant, lieutenant des armées du roi. Elzéar s’est rendu célèbre par ses exploits sur mer pendant la guerre de Sep-Ans.

La jeune Éléonore de Manville admire ce vieil homme (il a 50 ans de plus qu’elle) délicat et tout chargé de gloire ; elle s’en éprend et charge son oncle de Montigny d’offrir sa main au comte de Sabran – chose étrange à souligner en fonction des mœurs de l’époque.

Leur mariage est célébré le 2 février 1769, il en résulte deux enfants, Delphine née le 18 mars 1770 – future madame de Custine – et Elzéar né en 1775. Son époux meurt et Eléonore se retire chez Monseigneur de Sabran, évêque de Nancy. Ayant hérité de sa grand-mère une grosse fortune, elle achète en 1777 un hôtel, rue Saint-Honoré à Paris.

À la cour, comme dans les salons, elle demeure réservée et résiste à toutes les demandes ; sa vertu est célèbre et inhabituelle à cette époque plus que dissolue. Manquant d’ambition, elle se montre indifférente aux passions.

Le chevalier de Boufflers n’est pas indifférent à la belle madame de Sabran et elle se laisse courtiser par lui, mais celui-ci se refuse au mariage : il ne veut pas entrer les mains vides dans le somptueux hôtel parisien. Elle deviendra cependant sa maitresse le 2 mai 1781 à Anisy.

 

Vers le Sénégal

La guerre d’Indépendance d’Amérique se fait sans le chevalier ; ou bien un manque d’argent l’a empêché de se joindre aux volontaires, ou – chose plus vraisemblable – il n’a pas eu l’autorisation de quitter son régiment prévu un temps pour partir. Un excellent motif pour ne pas partir, la crainte de s’éloigner de madame de Sabran qui se refuse alors que d’autres la courtisent.

Il espère à un moment se joindre au duc de Chartres nommé chef d’escadre dans la flotte de d’Orvilliers, mais refus du roi [Louis XVI] qui ne l’aime pas et l’a même rayé du tableau d’avancement. Demeuré longtemps colonel-brigadier, il est cependant nommé maréchal de camp (général de brigade actuel) le 1er janvier 1784. Son brevet de nomination porte l’appréciation « fort occupé de son métier - est connu par son esprit ». Esprit, hélas pour lui, non apprécié par le roi, qui enveloppe dans une même réprobation le chevalier et sa famille.

Il sert pourtant avec beaucoup de zèle et de conscience, va voir ses soldats malades à l’hôpital, prend à cœur la belle ordonnance de ses hommes les jours de revue ; son bon cœur l’empêche de refuser un secours à ses vieux soldats, ceux-ci en abusent même ; il traîne toujours 60 000 £ de dettes de sa jeunesse. Le roi l’ignore, il ne veut connaître de lui que ses vers licencieux et son amitié avec des libertins tels le duc de Lauzun ou le duc d’Orléans.

* * *

 

Lauzun, de retour du Sénégal [où il a repris Saint-Louis aux Anglais en 1780], lui vante les ressources mal exploitées de ce pays, ce qui incite le chevalier à vouloir tenter fortune hors de France, se débarrasser de ses dettes et pouvoir surtout se présenter à madame de Sabran autrement que les mains vides.

C’est ainsi qu’il écrit à l’élue de son cœur : Ma gloire, si j’en acquiers jamais, sera ma dot et ta parure et c’est là ce qui m’attache. Si j’étais jeune, si j’étais riche, si je pouvais t’offrir tout ce qui rend les femmes heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous porterions le même nom. Mais il y a peu d’honneur et de considération qui puisse nous faire oublier mon âge et ma pauvreté et m’embellir aux yeux de qui nous verra, comme ta tendresse m’embellit à mes yeux.

Parents et amis s’entremettent auprès du roi pour lui faire obtenir un poste de gouverneur outre-mer, notamment le prince de Beauvau et le duc de Nivernais. Le roi lui accorde une pension de 6 000 £ pour lui témoigner sa satisfaction pour ses services, en attendant qu’il soit nommé à un gouvernement de son grade.

* * *

Le 8 octobre 1785, Stanislas de Boufflers est nommé gouverneur du Sénégal au traitement de 24 000 £ par an et perçoit deux ans de traitement d’avance, ce qui lui permet de régler enfin ses dettes les plus criardes et de préparer son départ.

Lettre du comte de Ségur, ambassadeur à Saint-Petersbourg, au chevalier de Boufflers :

Je te félicite de tout mon cœur d’avoir obtenu ce que je voulais t’empêcher de demander.

Ton cœur va saigner de l’état où tu trouveras la colonie qui t’est confiée. Tu auras beaucoup d’opprimés à défendre et de friponneries à empêcher. Tu seras médiateur entre l’avide cruauté des Blancs et la déplorable absurdité des Noirs.

Tu veux, comme Scipion, mériter le nom d’Africain, mais de grâce, pour conserver tes jours, imite sa continence : dans la zone torride, le besoin d’amour devient une fureur et tu seras tout étonné, malgré la laideur et la noirceur des Omphales, de te trouver en Hercule ; mais ne te laisse pas séduire par cette étrange métamorphose, songe à la robe et au bûcher.

Si la peur de la mort ne te retient pas, songe à notre amie. Tu lui dois un prompt retour, un bonheur assuré, elle l’aura trop acheté par le mal que va lui faire, dans ces moments-ci, ton courage et le sien. Quand l’amour se sacrifie à la gloire, il souffre cruellement de cette générosité. Adieu Monsieur l’Abbé, termine vite cette querelle de l’anneau et de la crosse qui a si longtemps brouillé Rome et l’Empire : défaites-vous de la crosse et donnez l’anneau à votre amie.

* * *

Avant de rejoindre son poste, chaque nouveau gouverneur reçoit des instructions détaillées, comme on va le voir ci-dessous. Celles de Boufflers sont signées par le roi à Fontainebleau le 18 novembre 1785. Après une description géographique des côtes du Sénégal et des lieux avoisinants, elles précisent :

Le Sénégal est en quelque sorte le chef-lieu de tous les Etablissements d’Afrique depuis la Méditerranée jusqu’au cap de Bonne-Espérance.

L’intention de Sa Majesté est qu’à l’exception de la traite de la Gomme, réservée à la Cie du Sénégal, le commerce du Sénégal et celui de Gorée jusqu’à la rivière de Sierra Leone et au-delà, puisse se faire librement par les armateurs des différents ports du royaume.

Monsieur le chevalier de Boufflers, en protégeant les agents de la Compagnie pour l’exercice de leurs privilèges, de manière que personne ne puisse leur porter atteinte, accordera une protection égale aux négociants et protègera leurs entreprises.

 

Ce n’est qu’en se conciliant la confiance des Nègres et des Maures, et en observant envers eux une fidélité inviolable, qu’on peut se flatter de former et de conserver les différents établissements indiqués. Il faut éviter de leur donner aucun ombrage ; le principe essentiel envers eux est de ne jamais favoriser une nation au détriment de l’autre et de ne se mêler de leurs querelles que pour les apaiser. Ils sont vindicatifs à l’excès et ne savent pas pardonner.

Le texte rappelle aussi au gouverneur que le Noir du Sénégal est préférable à tous les autres esclaves pour sa robustesse et son ardeur au travail.

* * *

Boufflers embarque à Rochefort ; il n’a pu y trouver les soldats qu’il escomptait car le Dépôt des Colonies est vide ; son navire le Rossignol est trop petit ; quelques-uns des collaborateurs qu’il emmène avec lui et une partie de ses bagages doivent embarquer sur la flûte la Bretonne, un gros navire de charge qui doit ramener son prédécesseur Louis Le Gardeur de Repentigny. Il arrive à Saint-Louis en janvier 1786.

 

Le chevalier de Boufflers à Saint-Louis

À son débarquement, Stanislas de Boufflers est accueilli avec de grands compliments par Repentigny ; à peine a-t-il mis le pied sur le quai qu’il s’étonne de la gaieté des Noirs, presque tous esclaves mais qui, bien traités, ne cherchent pas à s’enfuir. Il découvre que de Lauzun ne lui a pas exagéré la beauté des habitants mulâtres, très nombreux.

Les femmes rougissent leurs ongles (des mains et des orteils) ainsi que la paume des mains avec une plante du pays, le henné ; leur coquetterie est très grande, elles gardent un petit miroir à côté d’elles pendant leurs travaux. Un mouchoir des Indes drapé, noué de rubans, les coiffe comme une tiare ; un pagne enroulé autour de leurs jambes, un autre jeté sur l’épaule avec une nonchalance étudiée laisse la poitrine nue. Les jeunes filles s’efforcent de faire tomber leur poitrine pour qu’on les croit femmes et qu’on les respecte davantage…

Ces signares, enrichies par la traite de la gomme, cachent leur gorge sous une chemise de toile fine, souvent blanche ; grâce aux caprices du métissage, elles jouissent sur toute la côte d’une grande renommée pour leur beauté et leur science du plaisir. Leur amour des bijoux est si grand que certaines entretiennent un orfèvre à demeure pour qu’il façonne ou modifie de nouvelles parures. Quand elles sortent, une esclave protège leur tête d’un petit parasol, une ou deux autres choisies avec soin portent au bras, au cou, sur leur poitrine nue, les bracelets, les colliers ou les perles, le corail se mêle aux grelots d’or et d’argent, pour faire admirer ce que leur maitresse ne peut porter.

C’est à madame de Sabran qu’il confie ses premières découvertes. Mais il découvre vite aussi l’état pitoyable de la colonie dû à l’incurie de son prédécesseur. Quelques semaines plus tard, il écrit à son maitre Beauvau : Tout est à faire dans ce pays et même à refaire, mais jamais la tâche et les moyens n’ont été aussi disproportionnés. Le cœur du ministre saignerait s’il voyait en quelles mains on a mis la troupe et surtout l’hôpital, c’est comme si on avait chargé des éperviers du soin d’une volière.

Pourtant l’état sanitaire n’est pas mauvais : l’hôpital qui peut abriter 150 malades n’en compte que cinq. Les prédécesseurs s’étaient surtout préoccupés de faire la traite des esclaves à leur profit. Le nouveau gouverneur ne suivra pas leurs traces : On regardait comme isolé tout ce qui n’était pas employé à acheter des captifs et l’on consacrait tous ses soins, à les bien enchaîner, les bien embarquer et à les bien vendre. Je crois que cette maladie-là n’est point guérie radicalement, mais j’espère que ni Blanchot, ni moi ne la gagnerons jamais et que nous arrêterons une partie de ces ravages.

Boufflers attend le départ de Repentigny pour entreprendre des réformes. Mais ce dernier retarde son voyage car il attend 100 Nègres pour aller les vendre à Saint-Domingue.

Le grand mérite de Boufflers est d’interdire la traite des Nègres aux officiers qui, avant lui, cherchaient à s’enrichir par ce commerce. Dans le « cahier de doléances » de 1789, Lamiral les accusera de concurrence déloyale.:Ils achètent aux magasins de la Compagnie du Sénégal, à très bon compte, les cotonnades, les balles, les oiseaux, les miroirs dont on paye les captifs et ils font monter les prix. Boufflers dira d’eux : Tous ont le cœur d’un marchand sous l’habit d’un officier.

Son logement est délabré ; la troupe - 6 compagnies de 70 hommes - n’a pas de lits. A cette époque, Saint-Louis compte 5 000 habitants. Lorsqu’un incendie éclate, c’est la panique : (…) la négligence devient ici criminelle, pas de seaux ni de haches, pas de pelles, 60 cases brûlent, les cases voisines sont abattues pour protéger le reste de la ville et le magasin aux poudres.

En combattant cet incendie qu’il relate, Boufflers sera blessé à la jambe. L’incendie, qui est maîtrisé, reprend ailleurs quelques heures plus tard (vengeance paraît-il de marabouts que Repentigny a voulu chasser). Le nouveau gouverneur prend des mesures énergiques, fait construire des pompes portatives et réparer celles qui sont pourries. Il fait séparer les divers quartiers pour éviter la propagation des incendies.

D’emblée, il se révèle un excellent administrateur. Aux sinistrés qui lui demandent du secours, il répond qu’il ne donnera rien à ceux qui reconstruisent en paille, mais que le roi aidera ceux qui reconstruiront en briques.

Après le feu, il fait face à deux autres fléaux, les épidémies et la famine ; il fait déplacer le cimetière situé alors au milieu de la ville et le fait établir au-delà du Fleuve. La colonie ne produit presque rien, elle dépend des vivres livrés. À son arrivée, Saint-Louis dispose de trois mois de farine en partie avariée ; il voudrait faire manger du mil, mais craint que les Blancs voient dans cette mesure l’annonce d’une disette proche.

L’eau est saumâtre, il demande qu’on lui envoie une machine à dessaler, qu’il ne recevra d’ailleurs jamais en dépit de ses réclamations.

Ses collaborateurs sont de mérite inégal. Le plus remarquable est le colonel Blanchot de Verly (déjà sous ses ordres aux Chartres Infanterie) qui le remplacera à son départ, gouvernera le Sénégal jusqu’en 1807 et sera une des grande figures de l’époque coloniale.

Son greffier Marcel et le secrétaire du gouvernement Thirion, qui n’a que 20 ans, le secondent bien. Le commissaire-ordonnateur Daigremont, mêlé à de vilaines affaires, est corrompu, dur et impertinent. Le chevalier écrit à son sujet à madame de Sabran : Je crains fort d’être obligé sous peu à un éclat qui me ferait de la peine parce que ce misérable que j’ai tiré de l’abime y retomberait sans ressources. Quand je pense que je ne puis me venger qu’avec une massue, tout mon ressentiment s’apaise et c’est un chagrin de plus pour moi, parce que le bon cœur est une bonne chose en soi, mais ne vaut rien pour l’administration.

La tête protégée du soleil par un chapeau rond (à l’intérieur duquel il a lacé des feuilles de papier pour augmenter la protection), la chemise ouverte, le visage vermillon luisant de sueur, Boufflers ne s’accorde pas de repos, surveillant lui-même les travaux, réparations, mesures d’assainissement, tenant tête aux négociants – plus de 600 – qui le harcèlent de réclamations.

Anxieux de recevoir des réponses à ses lettres sans être retardé par la barre, il a fait établir un signal en face de la passe pour indiquer la route à prendre, ou continuer sur Gorée en cas de besoin. Il fait effectuer des reconnaissances sur la Langue de Barbarie par son ingénieur Golbery, développe sa basse-cour.

Chaque jour il reçoit à sa table une douzaine de personnes, se promène en canot sur le Fleuve, voit les Maures sur la rive droite et les Noirs sur la rive gauche.

Il rend sa visite au roi de Podor, un Maure ; à son retour, il apprend que la prison est pleine des principaux habitants de Saint-Louis qui, après une tempête, ont pillé les navires naufragés. Il ne se montre pas trop sévère, car ils s’exposaient à être vendus comme esclaves, ce que son cœur compatissant ne permet pas.

Cette barre qu’il ne peut souffrir, l’absence d’ombre et de verdure, les bruyantes fêtes nocturnes des Noirs, tout cela lui rend Saint-Louis odieux. C’est avec le plus grand intérêt qu’il a lu dans le rapport de Golbery, envoyé en mission sur la presqu’île du Cap-Vert et à Gorée, les avantages de cette île. Aussi écrit-il au ministre pour lui demander l’autorisation de transférer le siège du gouvernement de Saint-Louis à Gorée.

Sans même attendre la réponse du ministre, il va s’installer à Gorée, le mettant devant le fait accompli.

 

Le chevalier de Boufflers à Gorée

Le 5 mai 1786, le chevalier débarque à Gorée, peuplée alors de 1 500 habitants libres. Il y a maintenant 85 maisons en dur ; des toits à terrasse en argamasse commencent petit à petit à remplacer les toitures en chaume qui s’embrasent à la moindre étincelle et propagent le feu au voisinage.

Boufflers est enchanté de ce qu’il voit à Gorée ; presqu’aussitôt il fait une excursion sur le continent dont il revient enthousiaste, et écrit à madame de Sabran : Oh, mon enfant, que n’étais-tu avec moi toute cette journée, comme tu aurais jouie dans une promenade que je viens de faire à la Grande Terre. Une fraicheur délicieuse, des prés verts, des eaux limpides, des fleurs de mille couleurs, des arbres de mille formes, des oiseaux de mille espèces.

Quel lyrisme ! Alors qu’il n’a vu que des étendues sablonneuses semées de baobabs, quelques bouquets de palmiers, des buissons épineux… En mai, c’est encore la saison sèche, il n’a pas plu depuis septembre ou octobre dernier, la végétation est poussiéreuse à l’excès et la verdure brille par son absence : où as-t-il pu voir des fleurs ? l’eau limpide sans doute à l’aiguade de Hann ou au marigot de Mbao. La brousse du Cap-Vert n’est pas plus belle que celle des rives du Sénégal à hauteur de Saint-Louis.

Notre chevalier voit loin, il ajoute dans sa lettre : Je compte aller fonder les fondements d’un nouvel Empire au Cap-Vert dont la capitale sera nommée de ton nom futur.

À l’époque de Boufflers, l’administration du Sénégal et de Gorée a été dotée de moyens financiers plus importants, soit 500 000 £ annuelles ; le trafic commercial (traite de la gomme et des esclaves) se monte à 60 millions de francs, ce qui représente l’importance du budget de la Marine militaire française, alors la deuxième du monde (la livre et le franc sont synonymes et ont la même valeur, soit 30 F, valeur de 1939).

* * *

L’amour qu’il éprouve pour Eléonore de Sabran et le très vif désir qu’il a de lui donner son nom ne l’empêchent pas d’avoir une liaison avec une signare de Gorée. Déjà à Saint-Louis, il avait eu des aventures sans lendemain avec des signares saint-louisiennes.

À son arrivée, il donne une fête suivie d’un bal auquel sont invitées les signares de l’île ; il remarque l’une d’elle, Anne Pépin, dont le frère Nicolas est le représentant des habitants libres de Gorée auprès des autorités.

Libre alors, Anne Pépin est fort riche : elle a hérité gros de sa mère, laquelle avait été mariée trois fois « à la mode du pays » avec des Européens : Porquet – Pépin (chirurgien de la Compagnie des Indes) et Franciéro qui lui ont donné six enfants : Marie Porquet – Anne, Jean et Nicolas Pépin – Pierre et André Franciéro.

Outre son héritage, Anne Pépin a également fait fortune dans la traite des esclaves. Elle s’est mariée – toujours à la mode du pays – avec Bernard Dupuy, un commerçant bordelais dont elle a eu un fils né le 5 juin 1774. Dupuy est reparti en 1779 pour Bordeaux en lui laissant une importante somme d’argent. Après le départ définitif de Boufflers, Bernard Dupuy reviendra à Gorée, se remariera avec Anne qui en aura deux autres fils, Nicolas et Jean.

La maison du gouverneur, a besoin de réparations ; en attendant qu’elles soient terminées, Boufflers va loger chez Anne Pépin alors propriétaire de la tapade n° 34. Par la suite, il lui fera construire une maison dans la rue appelée plus tard rue Blanchot, à l’extrémité sud de celle-ci ; cette demeure sera rasée en 1916.

Anne Pépin mourra le 26 octobre 1837 au cours d’une épidémie de fièvre jaune, âgée de 78 ans. Fut-elle seulement la maitresse de Boufflers, ou se maria-t-elle avec lui à la mode du pays, je ne le sais. On peut supposer que le chevalier a avoué cette liaison à Eléonore de Sabran qui lui écrit :

Sois constant tout du moins, si tu ne m’es fidèle.
Pense à moi souvent dans les bras de ta belle.

Au Sénégal, on ne dissocie jamais les noms de Boufflers et d’Anne Pépin, sa belle signare. [mais aucun document ne l’évoque avant le milieu du XIXe siècle…]

 

Séjour en France et une petite année au Sénégal

Le chevalier ne reste qu’un mois à Gorée ; il embarque le 14 juin et arrive le 17 août en métropole. Il multiplie les démarches auprès des ministères intéressés, à la cour, auprès des personnes influentes pour soumettre un plan destiné à rendre moins coûteux l’entretien de la colonie.

Il a vu avec indignation des vaisseaux de guerre du roi remonter le Fleuve jusqu’à 300 km de l’estuaire pour protéger les marchands d’esclaves et leur permettre d’acheter des Noirs à meilleur compte. La Cie du Sénégal ne possède alors que le privilège du commerce de la gomme ; par un arrêt du Conseil en date du 10 novembre 1786, Boufflers lui fait obtenir également celui de la traite des Noirs (alors libre) et de tout le commerce de la région ; en contrepartie, la Compagnie prend à sa charge les frais, fixés à 260 410 £ par an, de l’administration du Sénégal, y compris l’entretien de la troupe, ainsi que la jouissance de tous les bâtiments sauf ceux nécessaires au service du roi.

* * *

On revient donc au système antérieur à 1763 où les Compagnies, en échange de leurs privilèges, subvenaient à tous les besoins du territoire. Cela ne fait évidemment pas l’affaire des trafiquants de « bois d’ébène » qui se jugent trahis et lésés par ces dispositions. Leur rancune poursuivra longtemps Boufflers.

Le gouvernement réclame des canons, des soldats, il obtient des promesses mais les besoins du Sénégal n’intéressent ni le roi, ni son conseil paralysé par le manque d’argent et réduits aux expédients. Pourtant Boufflers est fêté dans les salons, où l’on ne se lasse pas de l’entendre décrire le Sénégal et Gorée. Il aurait répondu au roi, qui lui demandait à quoi ressemblait cette île qu’il vantait tant : Sire, c’est une perle dans un écrin.

Il s’est rendu en France sans congé régulier, il ne semble pas qu’on lui en tienne rigueur. Début décembre 1786, il réembarque à Lorient, mais n’y trouve aucun des canons promis, d’où cette lettre à son oncle : Il n’y a pas en ce moment à Gorée une pièce de canon qui soit en état de tirer, de sorte qu’un corsaire anglais qui aurait bu un peu de punch pourrait nous insulter impunément. Je suis fâché, mon cher oncle, de vous étourdir de mon artillerie, mais je crierai jusqu’à ce que je puisse tonner.

* * *

Le 13 janvier 1787, le chevalier est de retour au Sénégal. En raison de l’état de la mer, il ne peut aborder à Saint-Louis et continue sur Gorée.

Il fait construire une caserne pour 100 hommes, veut introduire la culture du café, développer celle du coton et de l’indigo et rêve d’attirer au Sénégal les Acadiens, des Canadiens qui en 1763 ont refusé de prêter serment à l’Angleterre et ont été dispersés et déportés dans les colonies anglaises d’Amérique.

Il continue ses expéditions sur la côte jusqu’en Sierra Leone ; avec le damel du Cayor, il signe deux traités, l’un au sujet du droit à l’épave (pour empêcher le pillage des navires jetés à la côte) moyennant une augmentation de la coutume versée à ce souverain, l’autre pour réactiver les traités de 1763 et 1769 prévoyant la cession à la France de la presqu’île du Cap-Vert ; mais ce nouveau traité de 1787 demeure lettre morte comme les précédents.

Il parcourt la presqu’île et fait explorer, par Geoffroy de Villeneuve, les pays du Cayor, du Baol et du Sine. Avec le roi [émir] des Brakna, il renouvelle l’entente traditionnelle entre Maures et Français.

* * *

Il quitte définitivement Gorée et le Sénégal le 20 décembre 1787 et débarque en janvier 1788 à La Rochelle. Pourquoi est-il demeuré si peu de temps au Sénégal ? Archives et auteurs sont muets à ce sujet. À cinquante ans, il n’a rien perdu de son entrain et conserve ses illusions ; de retour en France, il adopte avec enthousiasme les doctrines nouvelles prônées par une partie de la noblesse qui vont déboucher sur la Révolution. Aucune nouvelle charge ne lui est confiée. Il a refusé de s’enrichir par la traite des Noirs, comme l’on fait tous ses prédécesseurs. Parti en Afrique afin d’acquérir assez d’argent et de gloire pour épouser celle qu’il aime, il se retrouve pauvre comme auparavant.

Il a conscience des résultats obtenus malgré la faiblesse des moyens dont il disposait, et est d’autant plus enclin à blâmer une cour à laquelle il estime ne devoir rien d’autre que la vérité. Il adhère à la Société des Amis des Noirs créée par Brissot contre l’esclavage et sa nomination à Nancy en tant que « bailli d’épée » lui permet de siéger au Parlement.

Le 12 juin 1788 il est élu à l’Académie Française. Le 29 décembre, lors de son discours de réception dans cette docte compagnie, il évoque ses voyages en Afrique et les pauvres Noirs à qui, distributeurs de mille dons perfides, nous sommes apparus comme des dieux, mais comme des dieux qui viennent réclamer des victimes humaines. Abordant ensuite un tout autre sujet, il vante la clarté de style dont le naturel est tout le secret que les femmes possèdent souvent.

 

Lettres de Saint-Louis

Avant de voir ce que fut sa vie après l’Afrique, parcourons quelques lettres en commençant par celles écrites à Saint-Louis ou dans la région. Dans l’une des premières, alors qu’il est à Saint-Louis, il évoque les ouvriers sénégalais :

Quelques-uns sont bons, rares sont ceux qui sont au travail de 6 h du matin à 6 h du soir, ils ont deux heures pour le déjeuner et dinent et soupent à 5 heures. Tout compte fait, ils ne travaillent que 5 heures qui valent à peine 3 heures d’un ouvrier français.

Plus loin : la Compagnie du Sénégal fournit aux hommes de la farine avariée, ce qui l’oblige de faire donner 3 rations de mil par semaine. Puis il évoque son activité : dès le lever du soleil, il assiste aux manœuvres de la troupe, ensuite ce sont les audiences, puis la visite des travaux ; à sa table, il reçoit 15 personnes, militaires et civils, tous les capitaines de navires en rade, la meilleure chose qu’ils puissent faire ensuite c’est une promenade à cheval dans l’île Saint-Louis ou dans les îles voisines.

Au sujet de son entourage, il se montre sévère, à l’exception de Blanchot qui lui donne toute satisfaction et dont il loue les qualités, les connaissances, l’agrément, la décence dans les mœurs, la mesure et la fermeté : c’est une perfection.

L’ordonnateur d’Aigremont, il le juge d’abord droit et grave, bon calculateur, mais un peu dur pour ses subordonnés. Plus tard, il change radicalement d’avis à son sujet : avec des défauts révoltants, ce fonctionnaire se fait abhorrer de tous. Durant, le directeur de la Cie du Sénégal, est assez aimable, mais trop léger pour sa place et pour ce pays. Golbery : c’est un ingénieur ayant beaucoup d’esprit et de talent mais d’un caractère difficile et plein de morgue.

* * *

Le 21 janvier 1786, une longue lettre à madame de Sabran relate ses activités.

(…) Je vais aussi ôter le cimetière de l’île (Saint-Louis) et le porter dans une terre déserte au-delà du Fleuve. Il y a ici une population de 4 à 5 000 âmes tant blanche que noire sur une étendue de 1 100 toises sur 150 (la toise = 1,949 m). Les morts sont enterrés dans un petit cimetière au milieu de la ville dans des fosses mal faites et dans un sable très perméable aux rayons ardents du soleil, ce qui est d’autant plus dangereux que la plupart des malades meurent dans la même saison et qu’il y a par conséquent plus d’exhalaisons à la fois contagieuses.

Il y aura un enclos de mur à la pointe de Barbarie et après les cérémonies d’usage faites à l’église, deux Nègres transporteront le corps dans une pirogue, ils l’inhumeront et ramèneront le sarcophage à la traine afin de le purifier, et eux-mêmes seront nus et reviendront à la nage, ce qui leur est très familier et ce qui les empêchera de ramener la moindre parcelle de corruption.

On voit qu’il informe madame de Sabran des moindres détails...

 (…) Tout est à faire dans ce pays et même à défaire, jamais la tâche et les moyens n’ont été aussi disproportionnés entre eux. Depuis six semaines, que je suis ici, je me suis assez bien porté, mais j’ai senti que le climat exigeait des ménagements auxquels je ne suis point accoutumé ; il faut peu manger, peu boire, peu marcher, peu dormir etc. de tout un peu, mais peu de tout.

(…) Le pain est habituellement mauvais, l’eau l’est habituellement, la mieux choisie, la mieux filtrée est toujours saumâtre ; j’ai demandé au ministre la machine à dessaler de M. Poissonnier, elle était promise, il y en a à Rochefort, l’intendant de Rochefort m’en a promis une, elle n’est toujours pas parvenue, alors que ce serait un trésor pour le Sénégal. La machine doit suffire aux besoins d’un navire de guerre ; l’inconvénient sur mer c’est qu’elle occupe trop de place et exige trop de bois : ici il y a de la place et du bois.

Depuis quelques jours, j’y supplée imparfaitement pour moi en faisant distiller mon eau, mais je jouis mal et même je rougis d’un avantage auquel tout le monde ici a autant de droits que moi et que je ne partage avec personne.

* * *

 (…) Je passe ma vie dans les ateliers à presser les travaux qui ne finiront jamais, tant à cause de la besogne que des ouvriers. On ne peut se faire une idée de la lenteur et de l’inertie que les gens les plus actifs contractent ici à l’exemple des naturels du pays, d’ailleurs les ouvriers sont rares, il n’y en a pas de bons, le temps de travail est court.

Je radoube quelques vieilles embarcations et j’en fais de nouvelles avec des bois du pays, faute de mieux, car en arrivant je n’ai pas trouvé un canot en état de nager et j’ai été obligé d’emprunter les quatre premiers avirons dont je me suis servi.

Je travaille aux affûts et aux plates-formes où il n’y a pas un morceau de bois qui ne soit pourri. Je fais réparer et faire des lits et les fournitures des casernes dont le délabrement m’a fait venir les larmes aux yeux à mon arrivée. Je fais remanier toutes les cloisons, tous les murs, toutes les toitures de l’hôpital pour le mettre en état de recevoir la foule des malades qui doit y entrer dans la mauvaise saison.

Je suis en même temps obligé de faire quelques réparations urgentes à ce que l’on appelle mon « gouvernement », c’est à dire la plus pauvre, la plus sale et la plus dégradée de toutes les masures. Je ne parle pas des fortifications et je ne m’en occupe pas encore : elles sont dans un tel état qu’elles seraient nulles quand même elles seraient bonnes et elles sont tellement mauvaises qu’elles seraient nulles quand même elles seraient en état, mais c’est ici la chose la moins nécessaire des trois grands fléaux. Celui qui aura le plus de peine à nous approcher c’est la guerre, aussi d’ici longtemps je ne songerai à éloigner que la peste et la famine, l’une et l’autre sont plus près qu’on ne le pense.

La mauvaise farine que nous mangeons fait que nous avons beaucoup plus de malades qu’on en a ordinairement sur pareil nombre d’hommes à pareille époque et cette mauvaise farine, notre unique ressource, nous n’en avons plus que pour trois mois. Il est vrai que la Compagnie attend des vaisseaux, mais elle les attend depuis si longtemps que je tremble qu’ils n’arrivent point, c’est bien le cas de dire : on désespère alors qu’on espère toujours [belle Philis !].

* * *

Je vais rassembler, aux frais de la Compagnie, tout ce que je trouverai dans les différentes maisons de commerce, à quelques prix que ce soit ; ce sera un petit objet, mais si la denrée est bonne elle servira pour le pain de l’hôpital, d’ici à quelques temps, je ferai peut-être donner à la troupe trois rations par semaine en mil, c’est la nourriture du pays et la plus saine de toutes, mais je ne m’y porterai qu’à la dernière extrémité parce que cette opération, très bonne en elle-même, serait en même temps très alarmante et je crois que le mieux en pareille circonstance est de s’inquiéter pour tout le monde et de n’inquiéter personne.

 

Le 21 janvier 1786 (à madame de Sabran)

(…) Tu me verrais ici dans ma maison, hideuse, délabrée, dont aucune porte ne ferme, dont aucun plancher ne se soutient, dont les murs se réduisent en poudre, dont toutes les chambres sont meublées de haillons couverts de poussière ; ces haillons, ces bois de chaises cassées, ces tables brisées sont dit-on les meubles du roi et me font beaucoup d’honneur en me servant.

Cependant, je vais dans peu changer et renouveler tout cela en grande partie ; il ne me manque que de l’argent, des bras et des bois, mais s’il y a moyen je ferai tout cela parce que, si l’esprit de l’homme est effectivement le souffle de Dieu, il faut qu’il le prouve en devenant créateur.

Le 27 janvier (à madame de Sabran) …je te quitte. On m’avertit que le feu est dans l’île.

Le 28 janvier : Je n’en peux plus, ma fille. J’ai passé la nuit au milieu des flammes à porter le peu de secours qui dépendait de moi à ces pauvres malheureux. Je me suis brûlé une jambe et meurtri l’autre. Faute de moyens, j’ai voulu au moins encourager par mon exemple. Imagine qu’il n’y avait ni pompe, ni seaux, ni haches, ni pelles, etc. Il a fallu voir brûler soixante cases de paille et se contenter de faire de grands abatis du côté où le vent soufflait pour sauver le reste de l’île et particulièrement le gouvernement et le magasin à poudre. À 4 heures du matin, je suis rentré, je me suis déshabillé et je commençais vers 7 ou 8 heures à me reposer lorsque j’entends encore enfoncer ma porte : encore le feu !

Hier c’était au sud, aujourd’hui c’est au nord. Il y a eu 140 cases brûlées dans ces deux incendies, et si le vent n’avait pas tourné comme par miracle, il ne restait plus rien dans l’île. Il paraît que c’est une vengeance des prêtres mahométans appelés marabouts que M. de Repentigny a voulu, il y a quelques temps, chasser de l’île, en sorte que je me tiens sur mes gardes.

Je fais faire des pompes portatives, j’en fais raccommoder une grande qu’on avait laissée pourrir depuis trois ans. Je fais ramasser les haches dans les ateliers et chez les capitaines marchands, je fais des règlements de police en cas d’incendie. Je prends des mesures pour entourer les différents quartiers de murs de briques pour arrêter la communication…

Le 30 janvier 1786 : J’ai encore eu aujourd’hui deux alertes pour le feu, mais j’en ai été quitte pour la peur. On est venu me demander des secours pour les pauvres incendiés : j’ai répondu que je ne donnerai rien à ceux qui se rebâtiraient en paille, mais que le roi aiderait ceux qui se rebâtiraient en briques et j’ai ordonné sur-le-champ qu’on fasse beaucoup pour les besoins de ces malheureux. (…)

Le 31 janvier : (…) Écris à notre sœur Buller de m’écrire par les bâtiments anglais qui vont à Gambie, parce que nos comptoirs sont voisins des leurs dans cette partie-là et qu’on me ferait parvenir ses lettres, d’autant plus qu’il n’y a point de politesses que les Anglais ne nous fassent, en attendant qu’ils nous tirent des coups de fusils. (…)

Le 4 février : (…) Embrasse aussi la charmante petite Ségur, dis-lui que j’ai toujours attendu ce bâtiment que M. Beudet devait m’envoyer pour elle de Bordeaux, que s’il arrivait, je pourrais malgré la cherté actuelle lui donner une cinquantaine de beaux Nègres à moins de moitié du prix auquel elle les paye, en sorte que, rendus à Saint-Domingue, ils reviendront à peine à 100 pistoles. Souviens-toi de cette commission là (…)

Le 6 février : Rien ne va mieux, parce que rien ne va. Cette colonie-ci est un corps étique où la circulation ne se fait pas. Si cela dure, j’ai bien peur que le mien ne devienne de même à force de faire du mauvais sang. (…)

Le 7 février : Je travaille à présent à dénombrer les galetas qu’on appelle mes chambres et à rétablir la masure qu’on appelle ma maison, mais ce travail-là est une image et un symbole des autres travaux que je médite. Je ne demande que les choses les plus simples et les plus aisées, et je trouve partout des difficultés presque insurmontables. Tantôt les ouvriers manquent, tantôt les matériaux, tantôt les interprètes pour se faire entendre. Il serait presque aussi aisé de parler à des briques qu’aux Nègres (…).

J’espère venir à bout de ma petite entreprise. Je remettrai de la régularité dans la façade et de la commodité dans la distribution, j’ajouterai un second étage en forme de tente à la moresque, et si jamais cette île est assez heureuse pour voir sa gouvernante, toutes mes peines et mes dégoûts seront oubliés et la Déesse de l’Afrique trouvera un temple digne d’elle.

Adieu ma chère épouse. Souviens-toi, tant que tu resteras en Europe, de te dire à toi-même « mon royaume n’est pas de ce monde ». Tu pourras faire des conquêtes ailleurs, mais c’est ici la capitale de ton empire.

Le 8 février : J’achète en ce moment une petite Négresse de 2 ou 3 ans pour l’envoyer à madame la duchesse d’Orléans. Si le bâtiment marchand qui doit la porter tarde quelques temps à partir, je ne sais comment j’aurai la force de me séparer d’elle. Elle est jolie, non pas comme le jour, mais comme la nuit. Ses yeux sont comme de petites étoiles, et son maintien est si doux et si tranquille que je me sens touché aux larmes en pensant que cette pauvre enfant m’a été vendue comme un petit agneau. Elle ne parle pas encore, mais elle entend ce que l’on dit en yalof : kay filé, viens ici ; toura man, baise-moi (…)

Le 11 février : (…) On m’avait rendu compte hier que le ministre d’un roi voisin, qui retournait auprès de son maître et qui remontait la rive en canot, avait pris un homme et deux filles d’une île voisine qui est sous notre protection. Ce canot avait 15 heures d’avance sur celui que j’ai envoyé à la poursuite, et même il était déjà rendu à un gros bâtiment qui allait traiter les captifs. Mon officier, mes 4 soldats et mes 6 matelots ont si bien fait qu’ils m’ont ramené ce matin le ministre, le fils du roi et les trois captifs. J’ai fait mettre les deux premiers aux arrêts et les trois autres en liberté, et j’ai dit au ministre d’envoyer un exprès à son maître pour lui annoncer la chose, lui faire des reproches de ma part, et lui dire qu’il n’aurait ni son fils ni son ministre qu’après avoir fait les excuses convenables pour l’insulte faite à la protection de la France, et payé 6 beaux bœufs de dédommagement. Si tu avais vu la joie naïve de ces pauvres libérés (…)

Le 18 février : (…) Imagine que, par la négligence et le désordre qui règne dans les fournitures de la Compagnie, nous n’avons que pour trois mois de farines, encore sont-elles toutes à peu près gâtées. Tout le pain que nous mangeons sent le savon, et si les vaisseaux de la Compagnie que le pauvre directeur attend depuis longtemps ont fait naufrage comme je le crains, nous nous verrons réduits aux dernières extrémités. (…)

Le 22 février : (…) En attendant, les vaisseaux ne viennent point. Nous consommons toujours la farine de cette mauvaise Compagnie et il n’en arrive point d’autres. Je vais faire chercher chez les négociants de la farine à quelque prix que ce soit, et je la ferai payer à la Compagnie. Si j’avais un bon bâtiment, je l’expédierais en France, mais je n’en ait point qui soit en état de faire le voyage. Et la preuve en est que la tentation de faire une équipée pour t’aller embrasser ne m’a point encore pris. Il viendra peut-être des temps plus heureux, et puis de plus heureux encore.

Le 16 mars : (…) Nous n’avons ni bois ni outils, tout manque, sans compter le pain et le vin et même l’eau, car ici il n’y en a point de potable, excepté la mienne que je fais distiller, mais qui sent la fumée à faire vomir. (…)

Le 18 mars : (…) Nous manquerons peut-être de vivres, en attendant nous en mangeons de mauvais. Il paraît que les vaisseaux de la Compagnie qui devaient nous apporter nos provisions ont éprouvé quelques malheurs car, pour l’intérêt-même de la Compagnie, ils devraient être ici depuis deux ou trois mois. Elle manque elle-même de tous les objets nécessaires à son commerce de la gomme, et pour nos vivres il commence à lui en coûter car je rassemble à tout prix sur son compte tout ce qu’il peut y avoir de farines mangeables, mais elle est si rare que ce supplément-là ne peut nous mener loin.

Le vin manque aussi, la Compagnie y supplée par de l’eau-de-vie, qui occasionne les plus grands désordres. L’hôpital est plein, ainsi que la prison. La cour des casernes sur laquelle donnent mes fenêtres retentit à tout instant de coups de plat de sabre et, de tant de troubles et de maux, on en doit les deux tiers à l’ivresse, et l’ivresse double le danger quand elle vient de l’eau-de-vie. (…)

Le 19 mars : Jamais la mer n’a été aussi furieuse. Comme les circonstances sont extrêmement critiques, et que les commandants des deux bâtiments du roi (le Rossignol et la gabarre ayant amené Blanchot et le matériel) bloqués devant la barre depuis près d’un mois pourraient être obligés sans aucun égard à toute autre considération, de partir pour l’Europe, laissant ici leurs chaloupes et leurs officiers et emportant la grande moitié de ce que l’on m’envoyait, je vais faire tenter, par un moyen dont les Nègres m’ont parlé, de faire passer une lettre.

J’envoie à un village à 4 lieues d’ici mon paquet, et il sera, dit-on, porté en rade par un Nègre en pirogue ; la pirogue chavirera 5 ou 6 fois, mais le Nègre nagera et la relèvera, il aura mon paquet au col dans une vessie qui l’aidera encore à se soutenir sur l’eau.

J’avoue que c’est avec un grand scrupule que j’expose un homme pour quelque intérêt que ce puisse être, mais on me répond de la vie de l’émissaire et l’on m’assure qu’un Nègre ne peut pas plus se noyer qu’un poisson. Je le souhaite. (…)

Le 22 mars : Tout va tous les jours pis. Cette farine que j’ai achetée ici en dépit de tout le monde, après l’avoir fait examiner par des gens faits pour s’y connaître et pour en répondre, a sans doute été changée et se trouve en partie excellente et en grande partie détestable. Je voyais bien que les gens que j’employais ne me servaient pas de bonne foi, mais je ne pouvais pas croire qu’ils poussassent, ni qu’on pu pousser aussi loin la mauvaise. Me voici encore avec de nouveaux embarras, dont je sortirais quand il plaira à Dieu.

Je cherche actuellement lequel vaut mieux, servir ou dissimuler. L’un entraînerait bien des suites, l’autre passerait pour faiblesse : je ne veux être ni l’hydre ni le soliveau. (…)

Le 25 mars : (…) On a passé cette barre et j’ai des nouvelles de ce vaisseau (arrivé le 24) : il ne m’apporte pas le moindre petit chiffon de papier. Il est parti de Bordeaux il y a 36 jours et il dit que les paquets pour ici doivent être sur un bâtiment parti de Bordeaux avant lui, qu’il a rencontré à 300 lieues d’ici en danger de s’échouer sur la côte d’Afrique. Il serait dur, s’il y a des lettres de toi, qu’elles tombassent entre les mains des Maures. (…)

Boufflers part en voyage sur le Fleuve pour Podor, à bord d’un petit bâtiment qui porte le nom de Sénégal ; il est accompagné par 2 officiers, 2 soldats, un pilote blanc, un mulâtre, son valet de chambre, son cuisinier, l’un de ses esclaves et 13 laptots noirs.

Le 14 avril : Je compte arriver aujourd’hui à Podor, malgré les vents contraires (il a quitté Saint-Louis le 8) parce que j’ai envoyé les gens du pays par des sentiers raccourcis, prier le roi des Maures de m’envoyer des chevaux, et comme il attend de moi un beau cadeau, Sa Majesté sera à mes ordres.

Tu voudrais peut-être savoir le présent que je lui porte ? Un manteau d’écarlate galonné d’or, 10 pièces de guinées bleues, un fusil fin à deux coups, une belle paire de pistolets, 20 gros grains d’ambre, une belle filière de corail, avec des miroirs, des ciseaux, des peignes etc. pour la Reine. Tous les seigneurs et toutes les dames de sa cour auront des présents proportionnés à leur dignité, et me rendront des poux en reconnaissance. (…)

Le 15 avril : Oh ! mon enfant, le vilain lieu et les vilaines gens ! Ce pauvre Sénégal dont je t’ai fait de si tristes peintures est un Louvre, un Élysée en comparaison…

Le 16 avril : (…) Je ne t’ai pas dépeint le maudit fort [à Podor] où je suis. C’est une cour carrée entourée de quatre mauvais bâtiments à rez-de-chaussée sans plancher, sans plafond, couvert de planches mal jointes, et dans chaque coin des espèces de tourelles dans une desquelles demeure le commandant ; la garnison composée de 20 soldats agonisants demeure dans une espèce d’écurie à côté de la porte ; le reste est destiné à des magasins où il n’y a presque rien et où tout se gâte en peu de temps par l’excès de chaleur. En sorte qu’après y avoir réfléchi et m’être assuré de l’inutilité parfaite de ce poste-là, je pourrais bien, d’ici à mon départ, le faire raser. (…)

 

Lettre adressée à son oncle (sur sa manière de vivre).

(…) Par l’impossibilité de passer la barre qui, depuis 15 jours, a rompu de nouveau toutes les communications, mes effets les plus nécessaires avaient été embarqués sur la flûte La Bayonnaise qui n’est venue qu’un mois après moi, une partie des ballots destinés à la colonie ou pour mon usage particulier m’est parvenue pendant les 3 à 4 jours où la barre a été praticable depuis l’arrivée du bâtiment ; le reste est encore à bord et tout ce que j’ai ici – presque rien – ne peut me servir parce qu’il manque des pièces essentielles qui viendront par les premiers voyages. (Le manque d’eau à bord de la flûte avait obligé le navire à relâcher à Gorée, avant de pouvoir continuer son déchargement).

(…) Ma vie est assez simple ; je me lève avec le soleil et après avoir fait toutes les petites affaires qui tiennent au service militaire et à la police de l’île, ainsi qu’aux audiences à donner aux habitants et aux étrangers, je vais visiter mes travaux et je reviens entre 11 h et midi lire et écrire jusqu’à une heure et demi, alors nous nous mettons à table ; la chose que je fais n’est pas délicate mais abondante, j’ai ordinairement 14 ou 15 couverts et tant que M. de Repentigny restera ici, je n’en aurai pas moins

Il y a de fondation 2 aides de camp, 2 secrétaires, l’ingénieur, le greffier, le major commandant le bataillon, l’ordonnateur, 2 ou 3 – quelquefois 5 ou 6 – officiers de Marine sans compter les officiers du bataillon, ceux de la Compagnie et les négociants avec lesquels il faut que je vive. Le commandant de la troupe est logé chez moi et l’ordonnateur y mange en attendant que chacun ait leur maison, mais tant que M. de Repentigny sera ici, il y aura engorgement et déplacement. Les officiers de Marine ne peuvent descendre et loger que chez moi, parce qu’il n’y a point d’auberge et que ma maison est la seule où il y ait l’apparence d’une chambre à donner.

Après le diner, promenade sur la rivière pour connaître les lieux, les sites, les habitants et les productions des environs ; je fais quelques fois suivre mon canot par deux chevaux à la nage, pour traverser la rivière et je cours à l’intérieur des terres.

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Le 22 avril 1786 (lettre adressée à sa sœur, madame de Boisgelin)

(…) Ce climat est contraire à tout, car le physique et le moral s’y altèrent également ; en effet, que peut-on faire sans société, sans amusements, entouré d’esclaves et de coquins, avec l’idée que tout ce que vous aurez fait sera inutile, ignoré ou mal interprêté au lieu que 5 à 6 coquineries vous assurent un heureux avenir (au moins en ce monde). Il faudrait une religion à ces gens-là, mais on ne voit pas qu’il y en ait beaucoup entre les Tropiques et d’honneur encore moins.

(…) Tout ce qui est fragile disparaît en un moment par la maladresse et l’insouciance des Nègres. Tout ce qui est sujet à la rouille ou au vert de gris en est sur le champ attaqué et sans espoir de recouvrer son ancien lustre.

 (…) Mes bâtiments et mes autres travaux sont toujours suivis avec la même ardeur et l’on commence à se soumettre à mon goût presque puéril pour la symétrie ; j’ai cru qu’il était nécessaire de l’introduire comme contrepoison au désordre, à l’incurie, au délabrement qui y régnait depuis si longtemps.

Car de tout ce qui était ici avant moi, personne n’avait imaginé de relever un mur d’aplomb, de mettre une porte ou une fenêtre d’équerre, de les placer à la même distance et à la même hauteur ; on réparait avec des débris de chaloupe, on bouchait les trous avec de la paille, on regardait comme collé tout ce qui n’aurait pas été employé à acheter des captifs et l’on consacre tous ses soins à les bien enchaîner, les bien embarquer et les bien vendre.

Je crois que cette maladie n’est point guérie radicalement, mais j’espère que ni M. Blanchot ni moi-même ne la gagnerons jamais et que nous arrêterons une partie de ses ravages.

* * *

En avril 1786, il y a 5 à 6 naufrages sur la barre, les habitants de Saint-Louis courent au pillage, il en fait mettre 50 en prison, mais les gracie par pitié pour leur inconscience.

Du 5 au 12 mai, Boufflers effectue son premier séjour à Gorée (correspondance plus loin)

* * *

Le 25 mai 1786 (de Saint-Louis)

J’attends de jour en jour le Rossignol et, dès qu’il sera venu, je mettrai à la voile pour aller donner une petite correction fraternelle à deux bâtiments anglais qui ont eu de mauvais procédés avec nos marchands à 50 lieues d’ici dans une escale appelée Portendik. De là j’irai reconnaître l’ile d’Arguin ou il faudra descendre avec précautions et bien escortés à cause de la perfidie des Maures.

Le 27 mai

Je vais chercher deux bâtiments anglais qui ont eu de mauvais procédés avec nos marchands. Je ne sais trop ce que je leur dirai, ni ce que je leur ferai, mais si je suis le plus faible je penserai qu’il ne faut pas compromettre ton mari ; si comme il y a toute apparence je suis le plus fort, je penserai que ces pauvres diables sont du même pays et parlent la même langue que la meilleure de nos amies. Enfin, tout se bornera à constater le fait et en faire rapport au ministre.

Le 20 juin (devant Portendik)

Le voyage a été retardé pour divers motifs. Nous avons été obligés de rester au mouillage à cause de la nuit qui rendait l’approche dangereuse, et du petit bâtiment qui devait rester entre la terre et nous pour nous avertir des sondes.

À 3 heures du matin, le capitaine est venu m’éveiller et m’a dit qu’on avait vu des feux et qu’on avait cru voir un bâtiment à trois mâts sous voiles ; ce ne pouvait être que l’Anglais. Nous avons couru dessus. Après une chasse de 5 à 6 heures absolument contraire à notre route, nous l’avons joint. C’était précisément l’homme que nous cherchions, le plus grand coquin du monde ; nous l’avons fait venir de force et je l’ai traité aussi indignement qu’il m’a été possible en conséquence de l’insulte qu’il avait faite au gouvernement français, en usant de violences contre un homme chargé d’un ordre de M. Blanchot.

Ce qui me piquait, c’était de n’avoir pas de moyens de le punir autrement que par des paroles. Le hasard m’en a offert un que j’ai saisi. Il retenait à son bord de force, un capitaine marchand anglais avec qui il avait été à Portendik, d’abord en société, puis en discussion. J’ai fait venir ce pauvre homme, je l’ai reconnu pour l’avoir vu 5 à 6 jours de suite au Sénégal où tout le monde avait été enchanté de lui. Il m’a parlé de la douleur de son frère qui était en rade à Portendik, où il avait des affaires à terminer avec les Maures, et qui devait avoir été au désespoir en voyant à la pointe du jour son ennemi parti, emmenant son frère captif. J’ai fait monter ce pauvre malheureux sur le navire que j’ai renvoyé au Sénégal avec ordre au commandant de le repasser à Portendik.

J’ai été bien aise de trouver cette occasion de rendre service à un honnête homme et de constater l’indignité et la coquinerie de ce capitaine marchand.(…)

 

Lettres de Gorée

Fin avril 1786, Boufflers a quitté Saint-Louis par mer pour Gorée, d’où il reviendra par voie de terre.

Le 5 mai 1786 (première lettre écrite à Gorée)

Je suis arrivé à bon port, ma chère enfant, et je trouve ici un séjour délicieux en comparaison du triste Sénégal. Il y a une montagne, une fontaine, des arbres verts, un air pur, tout m’y plait jusqu’aux pierres : je n’en avais pas vu une seule depuis Ténériffe. Tu imagines bien qu’un gouverneur qui arrive a beaucoup d’affaires et tu ne trouveras pas mauvais que je te quitte pour recevoir les compliments des belles insulaires qui m’attendent dans la chambre voisine (…).

Le 6 mai 1786

Si j’avais de sublimes talents pour le paysage, je t’enverrais une petite vue de Gorée. Imagine-toi, un des rochers d’où l’on tire des pierres à Spa, placé sur une surface plane et figuré comme un jambon. Au-dessus du rocher est un petit fort, en bas est une petite ville ; de droite à gauche sont des batteries aux trois-quarts démolies ; les jardins sont bien entourés et cultivés, les maisons ne sont point mal bâties, toutes en pierre et la plupart des toits en paille, en attendant que l’on ait des planches et de la chaux pour les mettre à l’italienne. C’est à quoi chacun travaille, mais tout se fait lentement parce que l’on ne peut avoir de la chaux qu’à cinq lieues d’ici et qu’il faut l’apporter en pirogue. Enfin j’ai le plaisir de voir pour la première fois depuis que je suis en Afrique quelque chose qui tend à la perfection au lieu de s’en éloigner. C’est tout ce que l’on peut demander aux choses de ce monde. Je compte rester ici trois ou quatre jours, et de là j’irai chercher mes chevaux et mes chameaux qui m’attendent à la Grande Terre pour me rapporter au Sénégal.

Adieu mon enfant, j’ai plus d’affaires que ma pauvre petite îlette n’en peut en contenir et je n’ai ici que moi pour écrivain.

Le 7 mai

Je continue à me trouver fort bien ici. Je serai venu y prendre l’air comme on va à Spa y prendre les eaux. Je me sens une activité et une force que je ne me connaissais plus et, sans mes coliques d’estomac qui me font souffrir depuis deux jours, il ne me manquerait que toi, c’est à dire tout.

Le 8 mai

Tu n’imagines pas, mon enfant, la quantité d’affaires que je trouve ici. J’étais venu y chercher quelques moments de loisirs et de délassement ; au lieu de cela, je suis obligé d’écouter et de discuter mille plaintes, mille réclamations et par malheur toutes plus justes les unes que les autres ; ce qui prouve que tous mes prédécesseurs, depuis le premier jusqu’au dernier, ont toujours regardé la colonie comme une maison écroulée d’où chacun cherche à emporter quelque chose au lieu de travailler à la raccommoder.

Grâce au ciel et à toi dont j’ai épousé tous les principes en t’épousant, je suis venu ici avec d’autres projets et je crois aussi que j’en sortirai avec une autre réputation. J’aime me vanter, parce que c’est te vanter aussi : nous pensons de même, nous sentons de même et au visage près et à quelques petites autres différences près où je gagne plutôt que d’y perdre, nous sommes de même ou pour mieux dire, nous ne sommes qu’un.

Le 9 mai (Un extrait de ce qui suit a déjà été cité plus haut)

Oh mon enfant, que n’étais-tu avec moi toute la journée, comme tu aurais joui dans une promenade que je viens de faire à la Grande Terre !

Une fraicheur délicieuse, des prés verts, des eaux limpides, des fleurs de mille couleurs, des arbres de mille formes, des oiseaux de toutes les espèces. Après les tristes sables du Sénégal, quel plaisir de retrouve une véritable campagne et surtout de penser que, moyennant un petit traité et un présent médiocre, je ferai pour le roi et peut-être même pour moi l’acquisition d’une province superbe, cent fois plus que suffisante pour fournir aux besoins de tous les Français employés dans cette partie ci.

Je vois, ce que j’avais prévu avant mon départ de France, que c’est à Gorée que je transporterai ma demeure afin d’être plus en mesure de recevoir les ordres de la cour, et surtout les tiens aussi aussitôt qu’ils seront arrivés, afin de pouvoir garder à mes ordres de plus gros bâtiments et en plus grand nombre afin d’attirer des familles françaises et acadiennes dans un pays sain et fertile, et de jeter les fondements du plus grand établissement qui aura jamais été fait hors de la France.

Plus de dangers pour la navigation, plus de risques de famine, plus d’inquiétudes sur le climat, enfin les choses sont telles que je te ramènerai ici sans la moindre crainte. C’est tout dire, car je n’ai d’autre délicatesse que toi. Nous sommes l’un à l’autre dans le même rapport que la pellicule de l’œil et le durillon du talon, mais tous deux font partie du même corps. Adieu, femme la plus aimée des femmes !

Le 10 mai 1786 : Je donne aujourd’hui un grand bal à toutes les dames de Gorée, car ce n’est point assez de m’occuper de leurs intérêts, il faut encore songer à leurs plaisirs, c’est-à-dire y songer comme on y songe à 48 ans tout prêts à sonner.

(C’est au cours de ce bal qu’il devait rencontrer Anne Pépin ; ce bal a été immortalisé par une grande toile actuellement dans la salle de réception de l’ancienne mairie de Gorée, peinte dans les années 1965 par Madame Myrto Debard, cette artiste installée depuis longtemps à Gorée)

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Boufflers retourne à Saint-Louis par voie de terre, soit une chevauchée qui dure du 12 au 17 mai 1786. Il semble qu’il ait eu avec lui une escorte assez forte.

À son retour de France en janvier 1787, l’état de la barre ne lui permet pas de débarquer à Saint-Louis : il continue sur Gorée et s’y installe le 16 janvier pour le reste de son séjour. Il envoie l’un de ses officiers, le sieur de Villeneuve, porter les instructions par voie de terre à Saint-Louis, avec comme seule escorte trois soldats blancs et trois Noirs armés.

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Les correspondances suivantes sont toutes adressées à madame de Sabran

Le 19 janvier 1787 (le chevalier vient de revenir de France)

Je suis au milieu de gens qui ne savent ce qu’ils font, ne sachant moi-même ce que j’ai à faire. J’ai amené 70 hommes avec moi, pour lesquels il n’y a ni maison ni lits. Il faut que cela se fasse de rien, les magasins servent de maison, les peaux de bœufs servent de lits, quelques tentes nouvellement déballées servent de couvertures et pour te donner une idée des facilités de ce pays, je fais en ce moment bâtir une forge pour les forgerons, ils forgent les outils avec lesquels nous travaillons. Un jour aux ferrements, pentures, barres, boulons, crochets, verrous dont nous avons besoin. Les menuisiers et charpentiers venus avec moi s’occupent aussi à faire des établis, des manches à ciseaux, des bois de rabots etc. tandis que le taillandier attend un moment favorable pour fabriquer des scies, des gouges, des vrilles, des varlopes et ces embarras ne sont qu’un petit échantillon des autres.

Le 23 janvier : C’est toujours la même chose, et puis encore la même chose : je travaille sans faire et j’attends sans recevoir. Il est impossible de te peindre l’état misérable auquel on avait réduit ce pauvre petit pays, comme par un projet de faire mourir tout le monde de faim.
Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ces pauvres gens s’y étaient si bien accoutumés qu’ils ont à peine l’envie de changer d’état et je suis sûrement plus empressé qu’eux à les voir rétablis. Il faut bien faire quelque chose en attendant que nous nous revoyons, ma chère femme, et il vaut mieux faire du bien que du mal.

Le chevalier ne semble plus si enthousiaste pour Gorée que lors de sa première venue.

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Le 25 juillet 1787 (de Saint-Louis) : Encore des préparatifs, je n’ai pas plus tôt passé cette barre, qu’il faut la repasser et pour qui ? Pour cette troupe de voleurs appelés la Compagnie du Sénégal.

Le 29 juillet (de Gorée) : J’ai été reçu ici, comme un bonhomme de père par ses enfants. Je trouve tout un peu désordre, parce que l’on est brouillé avec les peuples de la côte. Une de mes chaloupes y a fait naufrage, ils l’ont tirée sur le rivage, l’on pillée, ont arrêté les matelots et les tiennent aux fers. Je vais faire mes dépositions pour sauver ces hommes, ces pauvres diables et punir les coquins qui les tiennent en captivité. Adieu, tu auras des nouvelles de l’expédition.

Le 30 juillet : Il est parti trois bâtiments armés de canons, deux chaloupes armées de fusils de rempart et 40 hommes de débarquement sous le commandement d’un M. Charron que M. de Bouille aime à la folie et de mon ami Villeneuve.

Le cœur me bat, ils ont ordre de commencer par faire expliquer, en langue du pays, un ordre de ma part et de n’agir qu’en cas de résistance ; ce qui m’inquiète le plus, c’est que la mer est très grosse et que l’abordage est très difficile et même dangereux.

Le 31 juillet : Victoire, victoire, c’est la plus douce des victoires car c’est sans coup férir. Ma déclaration, lue par le maire de notre ville de Gorée a fait son effet : les captifs sont rendus, la chaloupe restituée ; elle sera réparée aux frais des coupables et l’on va m’envoyer une députation faire amende honorable. L’essentiel est de revoir mes prisonniers, et qu’il ne soit rien arrivé à personne.

 

Le chevalier de Boufflers après le Sénégal

On a vu qu’aucune nouvelle charge ne lui est proposée, Louis XVI a la rancune tenace et le tient à l’écart en raison de ses vers impies.

Élu député de la noblesse aux États-Généraux de 1789, il interviendra fréquemment à la tribune. Le 16 novembre 1789, en sa qualité de directeur de l’Académie, il prononce la harangue de la séance de rentrée de celle-ci. Il l’introduit par ces mots : Louange au Roi, à la Reine et au Dauphin ; il se montre fidèle à ses souverains dans le malheur.

Fin 1789, trois groupes de la noblesse, les réactionnaires intransigeants comme Mgr de Sabran, les orléanistes qui conspirent et les libéraux parmi lesquels le chevalier de Boufflers qui souhaitent des réformes profondes mais soutenues par la monarchie, effrayés par les mesures des extrémistes, fondent le Club des Impartiaux dont les chefs de file sont Malouet, le comte de Virieu et Stanislas de Boufflers.

Le 15 mai 1791, madame de Sabran émigre et va s’installer chez son ami le prince Henri de Prusse. Le 30 septembre 1791, avant la séparation de l’Assemblée constituante, Boufflers fait voter une motion d’encouragement aux artistes et un décret protégeant le droit d’auteur et ceux des inventeurs. Devant la tournure prise par les événements, il décide d’émigrer à son tour et va rejoindre madame de Sabran à Rheinsberg.

Delphine de Sabran, fille de madame de Sabran avait épousé Armand de Custine fils du général. Armand est guillotiné le 30 janvier 1794 ; Delphine emprisonnée sera libérée après Thermidor tandis que madame de Boisgelin, sœur de madame de Sabran, est exécutée le 4 juillet 1794.

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Madame de Sabran demande au roi de Prusse l’octroi de la concession d’un terrain à Wimislow, dans la partie prussienne de la Pologne.

On sait que le chevalier a refusé de convoler en justes noces avec celle qu’il aime, ne voulant pas entrer les mains vides dans la communauté. Il est parti pour l’Afrique dans l’intention d’y faire fortune, il en revient pauvre comme devant… Il aurait acheté un immense terrain sur la presqu’île du Cap-Vert qui, de toute façon, ne lui aurait rien rapporté à moins d’investir des sommes énormes pour la culture des produits possibles. Sa ferme de Lorraine a été confisquée en 1790.

Pour madame de Sabran, l’exploitation de Wimislow est un échec ; son somptueux hôtel de la rue St-Honoré a été confisqué… l’un et l’autre n’ont pratiquement plus rien. L’obstacle majeur qui les séparait, lui pauvre, elle riche, n’existe plus : pauvres tous les deux, ils peuvent donc se marier. Leur union est célébrée en juin 1797 à Breslau par le prince-évêque de Hohenlohe, en présence du roi de Prusse. Il a 59 ans, elle 48.

En 1800, il est radié de la liste des émigrés et peut revenir en France. Bonaparte avait dit : Qu’il revienne, il nous fera des chansons !

Les ans et les épreuves ont émoussé l’insolence du chevalier, ce qui lui nuisait tant à Versailles ; il se montre désormais meilleur courtisan et est reçu à la Malmaison.

Alors que naguère il ne cherchait pas à tirer profit de son talent, il espère maintenant gagner quelque argent de sa plume : ses œuvres sont rééditées. En juillet 1800, avec l’aide de quelques amis, il fait reparaître Le Mercure de France. En 1803, il est réintégré dans la 2e classe de l’Institut (Académie Française) et s’installe à Saint-Léger près de Saint-Germain en Laye, où il possède toujours un petit domaine.

Toujours dans la gêne, il écrit à l’empereur le 8 août 1808 : Sire,

L’âge n’affaiblira jamais en moi l’ambition de pouvoir être compté parmi les hommes utiles au service de mon pays et j’espère au moins que Votre Majesté ne désapprouvera pas la demande d’une place de conseiller à vie dans l’Université dont votre génie a conçu le plan.

Si j’ai quelques titres à votre choix Sire, Votre Majesté à qui rien n’échappe ne les ignore sûrement pas. Je me bornerai donc à lui exprimer mes vœux et à l’assurer de mon rôle. Je suis avec un profond respect, Sire, de Votre Majesté le très humble, très soumis et très fidèle serviteur et sujet.  Signé Boufflers

Napoléon se souvient des vers licencieux et répond : Les écoliers pourraient se demander : « C’est bien ce M. de Boufflers qui a écrit Le Cœur ? Non cela est impossible !»

* * *

Boufflers se présente au public sous un jour nouveau, l’auteur léger a changé.

En 1808, dans un article consacré au Traité du Libre Arbitre, Auger écrira à son sujet : M. de Boufflers métaphysicien est l’une des métamorphoses que la Révolution a produite. Et il conclut : Il y a beaucoup d’éclat, de légèreté, de finesse et de grâce dans tout ce qui sort de la plume de M. de Boufflers. Châteaubriand vante son esprit français, léger, ingénieux qu’il a reçu de sa mère et dont parmi nous il offre le dernier modèle. Benjamin Constant attache une grande importance à son jugement.

Président de l’Académie Française, il souffre de cette réputation de légèreté attaché à sa personne.

Le 15 juin 1814, sur intervention du comte d’Artois, il est nommé bibliothécaire adjoint de la Bibliothèque Mazarine. Il meurt le 18 janvier 1815, âgé de 78 ans.

Delphine (la fille de madame de Sabran) réclamera pour sa mère la pension de lieutenant-général des armées que Boufflers n’avait pas demandée. Le 27 février 1827, Eléonore de Sabran [madame de Boufflers] meurt, elle aussi à 78 ans.

* * *

Cette correspondance, si précise dans les détails, nous dévoile un homme profondément humain, au cœur sensible. L’ancien abbé de cour frivole et quelque peu licencieux, le soldat qui s’ennuie dans ses garnisons, le désargenté qui ne rêve qu’à s’enrichir, tout cela fait place, lors de son arrivée au Sénégal, à un homme d’action qui prend sa tâche à plein bras, à un politique avisé qui recherche tous les moyens pour éviter l’emploi de la force.

Il a trouvé un pays à l’abandon ; ses prédécesseurs, indignes de la mission qui leur était confiée, préoccupés à s’enrichir par la traite des esclaves, ont tout laissé aller à la dérive. Lui aussi est venu pour s’enrichir, mais il abandonne vite ses espoirs pour se consacrer à sa mission et s’y donne pleinement.

Après quelques mois de séjour, il est retourné en France sans autorisation pour réclamer des moyens qui lui font défaut et qui ne lui ont pas été donnés. Il reviendra au Sénégal les mains vides et l’on ne peut que s’étonner d’un retour si prompt. Il n’a pas été rappelé, ni remplacé. Pendant une longue période, Blanchot va assumer son intérim, avant de recevoir la charge :

Il ne fut peut-être pas un grand gouverneur, mais il fit son travail et le fit bien. Il est dommage que l’histoire n’ait gardé de lui que sa correspondance avec madame de Sabran, mais celle-ci a l’immense avantage de nous donner une image du Sénégal d’alors.

 

N.B. de Maurice Maillat. Je tiens à préciser qu’outre les documents d’archives, je me suis largement inspiré de l’ouvrage de Mme Jeannine Delpech L’amour le plus tendre (1964).

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