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Dcs Yves Thilmans - 23 fvrier 2018
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Prsentation de l'ouvrage TIRAILLEURS SENEGALAIS Tmoignages pistolaires 1914-1919 - Mercredi 11 Mars 2015
Pierre ROSIERE-Mamadou KONE-Cyr DESCAMPS prsenteront l'ouvrage l'Institut Franais 18h30
Prsentation du livre les Garnisons de Gore - Lundi 5 Mai 2014
19 heures l'Institut franais de Dakar (89, rue Joseph Gomis) prsentation du livre "Les Garnisons de Gore" de Maurice MAILLAT.
Message de Stephen Grant, membre d'honneur de l'AAMHIS - mardi 18 fvrier 2014
Livres sur Strickland, consul amricain Gore Lien : http://www.youtube.com/watch?v=M-wrBKbOSF8

Notice sur Gore par le Dr Cariou

Le docteur Cariou (1915-1978) médecin de la Marine, se trouvait à Gorée dans les années 1940, et a écrit en 1952 un ouvrage de fiction, Promenade à Gorée, qu'il n'a jamais pu éditer de son vivant, et dont la publication posthume n'a pas encore été réalisée malgré de nombreux efforts.

Il est aussi l'auteur d'une Notice sur Gorée parue en 1949 dans l'ouvrage sur la Presqu'île du Cap-Vert publié par l'IFAN (alors Institut Français d'Afrique Noire) dans la série Etudes Sénégalaises dont il constitue le n°1.

Cette publication étant épuisée depuis longtemps, nous en reproduisons ici le texte, avec l'espoir que le grand ouvrage sera lui aussi un jour en ligne, à défaut d'être imprimé.

 

 

Notice sur Gorée

par le Dr Cariou

 

1. Ce que dit le dictionnaire Larousse

 « Gorée, îlot volcanique de l’Atlantique, ville de l’A.O.F. et l’une des quatre communes du Sénégal dont les natifs sont citoyens français et électeurs ; 1 100 habitants (Goréens, ennes). Cet îlot de 800 mètres de long, formant à deux kilomètres de la presqu’île du Cap-Vert la rade de Dakar, fut d’abord un point stratégique essentiel des côtes africaines ; français depuis 1677, nid de négriers, puis chef-lieu du Sénégal (sic) (jusqu’en 1908), ce fut le point de départ de la conquête française de l’Afrique. Aujourd’hui déchu, dénudé, il ne garde que l’intérêt militaire de son fort, dominant le point d’appui de la flotte de Dakar ».

 

2. Ce que dit l’Histoire

 

       En 1444, les Portugais découvrirent un cap auquel sa verdure valut le nom de Cap-Vert. Deux portées de canon à l’Est, un îlot inhabité.

       à cette époque, les centres commerciaux de l’ivoire, de l’or et du poivre s’échelonnaient sur la côte, vers le Sud, à partir de Rufisque.

       Les trafiquants lusitaniens, souvent isolés, n’avaient nul besoin d’un comptoir important sur cet îlot qui aurait été tributaire du continent pour l’eau et les vivres.

       Pendant les XVe et XVIe siècles, les petits forts des comptoirs de la côte, qui n’auraient certes pas tenu contre une force européenne puissante, suffisaient aux Portugais maîtres de la mer contre les éventuels pillards indigènes.

       C’est pourquoi, lorsque les vaisseaux de la marine néerlandaise grandissante apparurent en 1588 au Cap-Vert, ils trouvèrent l’îlot toujours inhabité. Les chefs de la côte cédèrent en 1617 leur droit de propriété contre du fer et quelques clous.

       Il faut dire que des considérations nouvelles, inutiles à l’époque de la grandeur portugaise, apparaissaient. Les Antilles en plein essor manquaient de main d’œuvre. Dès 1520, ce besoin avait prévalu chez les Espagnols qui l’avaient résolu par l’achat de Noirs. Les Hollandais désiraient faire de même. L’îlot devenait intéressant par sa position géographique, à l’extrémité du plus court trajet pour les Antilles. De plus, il était avisé d’avoir une captiverie entourée d’eau pour faciliter la garde des esclaves. La configuration de l’île permettait une fortification suffisante, contre un ennemi européen. Le pavillon de Hollande flotta donc bientôt sur un fort bas ou fort de Nassau et sur un fort haut ou fort d’Orange, chacun armé d’une douzaine de canons et protégeant dans leurs murs les premières maisons de pierre. Une anse capable d’abriter les navires de la barre, incita les occupants à nommer l’île Gorée (bonne rade).

       Bien que sous l’emprise des Pays-Bas pendant soixante ans, Gorée ne fut pas exempte d’influences françaises. S’il faut en croire les moines capucins de Saint-Lo qui y passèrent en l’an 1635, beaucoup d’indigènes blasphémaient et s’injuriaient en français.

       Il est d’ailleurs certain que, même pendant, la période du monopole portugais, les aventuriers des nations les plus diverses vinrent dans ces parages. Les Portugais y avaient élevé dès 1482 une petite église de pierre couverte de paille, comme nous l’apprend V. Fernandes.

       Mais l’histoire de Gorée ne commence vraiment qu’en 1588.

       à cette époque, les marchands banquiers, armateurs et marins européens mettaient leurs moyens en commun et fondaient de grandes compagnies commerciales qui obtinrent bientôt de leur gouvernement le privilège de trafiquer avec des moyens de guerre.

       La première installée à Gorée fut donc la compagnie hollandaise des Indes. Concurremment avec les compagnies anglaises, au début du XVIIe siècle, les Français vinrent au Sénégal, à Saint-Louis, et purent s’établir à Gorée après que la flotte de l’amiral d’Estrées en eut pris possession au nom de Louis XIV, le jour de la Toussaint 1677.

       L’île suivit peu après le sort des guerres franco-anglaises pendant lesquelles les compagnies françaises ne disposèrent que d’un armement moyen de cent hommes et de soixante canons.

       Elle fut cinq fois britannique, six fois française. Mais l’Angleterre reconnut définitivement les droits de la France sur Gorée au traité de Paris, le 30 mai 1814. Malgré d’épouvantables épidémies de fièvre jaune et toutes ces vicissitudes, depuis 1679 (où la Compagnie du Sénégal reçut le privilège de vendre des Noirs aux Antilles) elle resta la base capitale du commerce des esclaves jusqu’à la Révolution française.

       Dès 1763, un représentant du pouvoir central contrôle d’ailleurs la traite de l’île et des autres comptoirs. Ce gouverneur résida plus souvent à Saint-Louis qu’à Gorée, mais il y eut toujours un commandant de Gorée et dépendances proches, qui devint en 1845 l’adjoint d’un chef de Division Navale ayant sous ses ordres les établissements du Sud à partir de la Gambie, tandis que le gouverneur dirigeait alors ceux du Nord.

       C’est pour le chef de la Division Navale que fut construite la résidence goréenne dite « Palais du Gouverneur », parce qu’après le décret de 1895 qui institua le Gouvernement Général de l’A.O.F. avec siège à Dakar, le Gouverneur Roume vint y résider au début du siècle en attendant l’inauguration de la résidence dakaroise.

       Par un retour du sort, Gorée constitua presque jusqu’à la fin du XIXe siècle la base des escadres qui luttèrent contre les négriers. Celles-ci contribuèrent également à l’organisation des colonies du Sud, Guinée, Dahomey, Côte d’Ivoire.

       Mais Gorée subit le sort de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf quand, le 25 mai 1857, sur la demande de sa population pléthorique (5 000 âmes), les marins de la Jeanne d’Arc prirent possession du Cap-Vert.

       La vigueur de l’île se transfusa peu à peu à l’espace et au port de Dakar jusqu’à devenir la petite ville silencieuse de 500 habitants, rattachée à la commune de Dakar après avoir été elle-même une des quatre communes du Sénégal, province aofienne que le trafic de l’arachide, inauguré en 1840 par le marseillais Jaubert, a rendu prospère.

       Aujourd’hui, le Commandant militaire de la Place de Gorée, délégué du Gouverneur de Dakar, règle les affaires civiles et propose les dépenses utilitaires nécessaires à la vie des 500 citoyens fidèles à leur île.

       Le berceau de1’A.O.F. qui reste un pilier stratégique de l’Empire, tend à devenir le lieu de repos des fonctionnaires civils et militaires.

       Sans doute, un jour, quand la route sur la digue en construction rendra son accès facile, pourra-t-elle aussi aspirer (si les nécessités militaires n’en décident pas autrement) à devenir le centre élégant de villégiature des Dakarois avec ses rues coquettes et goudronnées et ses maisons restaurées. Malgré cette évolution, le souvenir de la vieille France y charmera toujours bien des esprits.

 

3. Ce que dit Gorée

       Aux yeux du voyageur en paquebot, ou du promeneur de la corniche dakaroise, Gorée n’est qu’une petite île lointaine posée comme un jouet sur l’eau bleue, dont le fort semble pour soldats de plomb et les maisons pour des poupées. Cependant, il est bon de considérer comme la machine de Wells à remonter le temps, le vieux remorqueur qui vous y mènera et qui vint de France il y a quelque trente ans.

       La traversée dure vingt minutes et vous avez le loisir d’examiner Gorée par la face Ouest. Au Sud, la colline basaltique vous frappe par son à-pic sauvage de 36 mètres, mais une petite ville d’aspect provençal s’étend à ses pieds et la houle la frange d’écume.

       Le remorqueur contourne le fort circulaire de la pointe Nord et pénètre dans une baie située à l’Est. Un môle à l’aplomb du fort la protège quand l’alizé souffle, mais, augmente dangereusement en hivernage la masse et la force de la houle dont il empêche toute expansion latérale. Le wharf qui débouche sur la place de l’anse que l’on reconstruit en ciment, est redevenu utilisable. Mais l’accostage au môle vous permettra de commencer votre visite par le fort rond dit « Portugais », bien qu’il date de Napoléon III. Les 200 détenus indigènes qui s’y trouvent vous donneront d’emblée la vision d’un lot de « bois d’ébène » en instance de départ pour les Indes Occidentales.

       Sur la place du fort, ancien cimetière jusqu’en 1833, date à laquelle un terrain fut acquis sur la grande terre à Bel Air, quatre canons de 16 tonnes modèle 1880 dorment d’un sommeil de fossiles.

       Le quai longeant le port mène à la grande place où vous verrez à l’exercice soit les marins de l’Artillerie de côte, soit des tirailleurs sénégalais et où firent autrefois parade, tantôt les compagnies des « volontaires d’Afrique », tantôt les habits rouges.

       La première maison du quai arbore le pavillon du commandant, successeur des commandants particuliers de Gorée et Dépendances.

       La belle construction contiguë à arcades et colonnades représente une riche maison de commerce du siècle dernier.

       Les maisons suivantes accotées à une partie de l’ancien rempart d’enceinte n’ont pas grand caractère ; la plus haute portait encore récemment l’enseigne de la Cie Maurel Frères et possédait son wharf particulier dont subsistent quelques pilotis de rôniers imputrescibles.

       Le quai longeant la charmante petite plage de sable où l’on carénait les caravelles présente à sa droite un espace vide où se trouvait le cercle des Officiers écroulé depuis peu. Là s’élevait autrefois le fort Saint-Joseph ou Saint-François. Il n’en subsiste qu’une vaste citerne, des murs bien ordinaires que les habitations construites sur ces ruines vers 1850 ont pour la plupart utilisés.

       Plus loin un bâtiment simple et trapu, flanqué de deux ailes courtes, regarde la place dans sa longueur, c’est l’ancien pavillon de la Compagnie des Indes occidentales. Il ne fut au début qu’un simple magasin accoté au fort.

       En face, de grands filaos ombragent le jardin d’une maison rouge.

       à l’époque où la légende appelle Gorée l’île d’épouvante, c’est là qu’était le gibet et c’est le lieu où un gouverneur fit mourir un de ses officiers sous 800 coups de chicotte en l’accusant justement de vol. Ce criminel fut d’ailleurs pendu à Londres 25 ans plus tard.

       La maison rouge est l’ancienne Mairie. Tout contre elle se dresse l’imposante construction dite Palais du Gouverneur. Ces vastes pièces vides, cadre encore grandiose d’une puissance disparue, puis de l’imprimerie gouvernementale évacuée en 1940, vont incessamment servir aux séjours des familles de l’armée.

       En face, s’allonge l’esplanade de la batterie qui pointait encore au début du XIXe siècle 10 canons sur le port. Sur le mur blanc de celle-ci se détache au milieu d’un petit jardin, la statue d’une femme voilée, symbole du souvenir des vingt et un médecins et pharmaciens victimes de leur dévouement pendant l’épidémie de fièvre jaune de 1878.

       Le visiteur qui, de là, regarde ce jardin fleuri et le bel édifice de la Maison de repos de la Marine, sait-il qu’il voit l’hôpital construit sur l’ordre de Napoléon III en 1870 à la place de la caserne des Compagnies des volontaires d’Afrique et où le terrible fléau tua en quelques jours plus de cent vingt Européens ? Ce superbe bâtiment était pourvu d’un vis-à-vis dont il ne reste plus que de grandes caves voûtées, actuel abri municipal de bombardement et infirmerie de combat de la Marine. édifié sur un terrain mouvant constitué de gros galets pressés les uns contre les autres et poussés lentement de proche en proche vers le bord par la houle, il menaçait de s’écrouler, si bien qu’il dut être rasé.

       Par la porte de derrière de la Maison de repos qui s’orne des deux plus vieux canons de l’île, on pénètre dans le quartier dit « des dongeons ». Une importante villa dont le corps de bâtiment fut contigu à l’ancien hospice dresse deux tours pittoresques. à quelques pas plus loin, le socle marneux de l’île subit l’assaut fantastique de la coulée de lave qui bute contre lui, cristallisée en une colline de prismes géants. Tel est le décor du cimetière des énormes canons de Napoléon III qui s’étagent le long de la pente en un saute-mouton de colosses. C’est près d’eux qu’une modeste mosquée construite au siècle dernier regarde le soleil couchant. à dix mètres au-dessous d’elle, presque au niveau de la mer, a été découverte en janvier dernier, une pointe de silex taillé, analogue à ceux que l’on trouve en divers points de la presqu’île du Cap-Vert.

       Les premiers hommes dont elle atteste l’existence, et qui devaient vivre de pêche, pouvaient être une cinquantaine car autant de litres d’eau douce filtrent au pied des basaltes sur la sauvage face Sud-Est de la colline.

       Ce fut la même eau douce qui abreuva les commandants et les notabilités tandis que les autres habitants se contentèrent de l’eau saumâtre des puits jusqu’en 1840, quand on se mit enfin à construire des citernes recueillant l’eau des pluies. L’approvisionnement d’eau aux aiguades de la Grande Terre était en effet obéré de redevances exagérées aux indigènes. Aujourd’hui, la source abandonnée ne désaltère plus que les aigles de mer. Un bateau réservoir refoule son eau dans les canalisations modernes des vieilles citernes.

       La colline présente son allure générale actuelle depuis 1830. Auparavant le fort haut sous la forme d’un petit castel pittoresque, n’occupait que le sommet de la pente qui regarde la ville. Aujourd’hui les murs à la Vauban ceinturent la colline entière appelée sans doute par nos ancêtres « Mont Saint-Michel », du même nom que l’ancien fort.

       On y monte par la rampe dite du « charroi de l’Artillerie » que les cinq pièces de 150 d’un croiseur allemand ont grimpé à la suite des canons de 240 du cuirassé Vergniaud qui forment la grosse tourelle. De là-haut vous pourrez admirer le panorama de l’île, vagues successives de toits roses, que trop de charpentes crevées ont rendues chaotiques. Et cependant tous ces toits ont été refaits sans exception il y a quelque quarante ans au plus puisque les tuiles plates Müller qui les couvrent tous furent inventées vers 1900.

       Le bâtiment le plus proche est la caserne où l’on descend par une échelle fixée près d’une ancienne demi-lune. Vaste et agréable, avec deux étages aérés, la caserne date de 1890. Elle occupe l’emplacement du petit village de paille habité au XVIe siècle par les Noirs que l’on disait Bambaras, alors que de nos jours les habitants sont en majorité Ouolofs, souvent d’un commerce agréable, et dont certains, à la politesse vieille France, forment une aristocratie.

       Les dames et les demoiselles, souvent d’une finesse de trait charmante, aux coiffures alourdies de bijoux où brillent parfois une pièce d’or de Louis XVI, savent saluer le visiteur de marque d’une gracieuse révérence. Descendantes des « signares » (nom que l’on donnait aux femmes de Gorée), peut-être ont-elles encore un peu du sang de quelque cadet de Gascogne, de Normandie ou de Bretagne.

       Certaines portent de vieux noms français : Barras, Bourguignon, Angrand, Potin.

       Les fois musulmane et catholique se partagent 500 âmes. Les chrétiens n’ont plus l’avantage du nombre qui avait été le résultat d’une évangélisation de longue haleine et de l’influence du métissage puissant à Gorée où les préjugés de couleur n’existaient pas. Rappelons que les Pères du Saint-Cœur de Marie se sont installés dès 1843 sur la presqu’île de Dakar et qu’ils étaient pour ainsi dire les successeurs des moines de Saint-Lo qui fondèrent une mission en 1635 à Rufisque.

       L’église Saint-Charles bâtie sur une place coquette en 1828 évoque la Provence. Sa première pierre fut posée le jour de la fête du Roi Charles X. Près de sa face Nord s’élève une solide et jolie maison regardant sur le grand jardin et qui fut le presbytère. à côté d’elle se trouvaient autrefois les anciens locaux du Gouvernement. Aujourd’hui le presbytère donne sur la rue de Saint-Germain et le curé n’y vient que samedi et dimanche.

       Faut-il regarder de trop près les baobabs ventrus, les grands sabliers crépitants, les tulipiers aux fleurs de flamme, et ne pas voir que le berceau de l’A.O.F. est l’image d’un village français de la Méditerranée ? « C’est, disait le Chevalier de Boufflers, un pays délicieux en comparaison du triste Sénégal ». L’ombre de ce gouverneur poète erre-t-elle encore dans la maison située à l’angle des rues Malavois et Boufflers qui fut sa demeure vers 1787 et qui montre des ruines modestes et romantiques ? Des cocotiers de 15 mètres jaillissent dans le jardin, d’ombreux ficus aux larges feuilles s’agrippent au mur et traversent les fenêtres vides d’où le regard du Chevalier s’étendait sur le vieux jardin du gouverneur, premier jardin d’essai colonial français à la côte d’Afrique pour servir de pépinière aux plantes du pays susceptibles de s’acclimater dans les Antilles. Il était peuplé alors comme la Grande Terre à l’hivernage, « de fleurs de mille formes..., d’oiseaux de mille espèces ». Ce jardin qui fut aussi le lieu de promenade et de rêverie de la petite île recèle de nombreuses pièces de bronze, sans doute perdues par les enfants qui s’amusaient. Les effigies de Louis XVI et de Charles X sont les plus fréquentes et leur abondance marque des époques prospères de l’île.

       Rue de Saint-Germain, la maison dite des esclaves conserve de sinistres cellules sans autres prises d’air que d’étroites meurtrières qui n’avaient pour la plupart que ce rôle d’aération. Elles tenaient ainsi lieu des fenêtres à barreaux dont chaque barre de fer aurait été jugée préférable pour l’achat d’un captif [1].

       Accroupi dans l’ombre, le pauvre « bois d’ébène » complotait son évasion, la réussissait parfois comme en 1777 avec le massacre des gardiens ou la manquait ; alors c’était pour les meneurs la mort sur la gueule des canons chargés à blanc. Un tel supplice était bien entendu réservé aux meneurs seuls, car il ne fallait pas que tout le bétail humain soit abîmé. D’ailleurs le négrier qui menait joyeuse vie dans les vastes pièces à l’étage prenait meilleur soin qu’on ne le pense de sa marchandise. Cette maison qu’il avait fait construire avec tous les perfectionnements d’usage pour sa destination est postérieure à 1774 et antérieure à 1784. Maintes bâtisses en ruine présentent les mêmes caractéristiques que cette demeure leur toit crevé et leur pénombre ne servent plus que de gîtes aux larves de moustiques du paludisme ou de la fièvre jaune. Cette terrible maladie eut toujours une prédilection pour Gorée. C’est pourquoi, tout en sauvegardant le pittoresque, les Goréens poursuivent l’assainissement de leur île.

       Au bout de la ruelle Saint-Germain, jetons sur la droite un regard amusé à la petite maison de la douane, bien entendu bonne dernière des services officiels qui s’en allèrent de Gorée décadente.

       Le quai désert où vous êtes maintenant fut rempli d’une foule enthousiaste à l’arrivée du prince de Joinville en 1846 et les fenêtres de ces tristes maisons d’aujourd’hui furent amplement pavoisées. Ce pâté de maisons possède quelques fours à boucaner où les négriers goréens fumaient leur viande comme leurs confrères les flibustiers de l’île de la Tortue.

       à gauche de la plage, le Commissariat de Police, petit bâtiment à arcades, fut jusqu’à la dernière décade le local de la Direction du Port, et autrefois l’emplacement de la poudrière. Un peu plus loin, l’actuel dispensaire municipal fut le corps le garde des soldats du roi. Mais qui pourrait indiquer où se trouve la première maison de pierre construite en dehors des forts ? L’examen attentif des vieilles estampes et des vieilles cartes vous dira que c’est l’ancien cachot municipal qui, de part et d’autre d’un petit couloir, contint la modeste forge et la boulangerie des Hollandais. Ces murs sont humbles, mais à l’époque où tout Gorée valait quelques clous, y fallait-il une bien grande forge ?

 



[1] Les achats s’évaluaient surtout en barre de fer.

 

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